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Full text of "Ruy Blas, drame"

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OEUVRES 



VICTOR HUGO. 



XXIV. 



REPRESKNTK POUR LA PRKMIERK FOIS 

LE 8 NOVEMBRE 1S38, 

POUR L'ODVKRTURE DU THEATRE DE LA BKNAISSA>< K. 



IMP. DR UAUMAN KT C«. — DF.LTOMBK, GERANT. 
Rue du 5ord . Il" 8. 



RUY BLAS, 






DRAME 




îJûr Uictor i^ugo. 



■■« si »tfo«a— 



BRUXELLES. 

SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE. 

UAL'SA^r ET COMfC. 

1859 




\ 






#^9 




Trois espèces de spectateurs composent ce qu'on 
est convenu d'appeler le public : premièrement , les 
femmes; deuxièmement, les penseurs; troisième- 
ment, la foule proprement dite. Ce que la foule de- 
mande presque exclusivement à l'œuvre dramatique, 
c'est de l'action ; ce qife les femmes y veulent avant 
tout , c'est de la passion ; ce qu'y cherchent plus spé- 
cialement les penseurs, ce sont des caractères. Si 
Ton étudie attentivement ces trois classes de specta- 
teurs, voici ce qu'on remarque : la foule est tellement 
amoureuse de l'action qu'au besoin elle fait bon 
marché des caractères et des passions *. Les femmes, 

4 C'est-à-dire du style; car, si l'action peut, dans beaucoup 
de cas, s'exprimer par l'action même, les passions et les ca- 
ractères, à très-peu d'exceptions près, ne s'expriment que 
par la parole. Or, la parole au théâtre, la parole fixée et non 
flottante, c'est le style. 

Que le personnage parle comme il doit parler, sibi constet, 
dit Horace. Tout est là. 

VICTOR HUGO. J 



que l'action intéresse d'ailleurs, sont si absorbées par 
les développements de la passion , qu'elles se préoc- 
cupent peu du dessin des caractères ; quant aux pen- 
seurs, ils ont un tel goiit de voir des caractères, c'est- 
à-dire, des hommes vivre sur la scène, que, tout en 
accueillant volontiers la passion comme accident na- 
turel dans l'œuvre dramatique, ils en viennent presque 
à y être importunés par l'action. Cela tient à ce que 
la foule demande surtout au théâtre des sensations; 
la femme, des émotions ; le penseur, des méditations : 
tous veulent un plaisir, mais ceux-ci, le plaisir des 
yeux ; celles-là , le plaisir du cœur ; les derniers, le 
plaisir de l'esprit. J)e là, sur notre scène, trois es- 
pèces d'œuvres bien distinctes, l'une vulgaire et infé- 
rieure , les deux autres illustres et supérieures , mais 
qui, toutes les trois, satisfont un besoin : le mélodrame 
pour la foule ; pour les femmes, la tragédie qui ana- 
lyse la passion ; pour les penseurs , la comédie qui 
peint l'humanité. 

Disons-le en passant, nous ne prétendons rien 
établir ici de rigoureux, et nous prions le lecteur 
d'introduire de lui-même dans notre pensée les res- 
trictions qu'elle peut contenir. Les généralités ad- 
mettent toujours les exceptions; nous savons fort 
bien que la foule est une grande chose dans laquelle 
on trouve tout , l'instinct du beau comme le goût du 
médiocre ; l'amour de l'idéal comme l'appétit du com- 
mun; nous savons également que tout penseur com- 
plet doit être femme par les côtés délicats du cœur; 
et nous n'ignorons pas que , gr;ke à cette loi mysté- 
rieuse qui lie les sexes l'un à l'autre aussi bien par 
l'esprit que par le corps, bien souvent dTi< mw^ 



— m — 

femme il y a un penseur. Ceci posé, et après avoir 
prié de nouveau le lecteur de ne pas attacher un sens 
trop absolu aux quelques mots qui nous restent à dire, 
nous reprenons. 

Pour tout homme qui fixe un regard sérieux sur 
trois sortes de spectateurs dont nous venons de par- 
ler, il est évident qu'elles ont toutes les trois raison. 
Lfs femmes ont raison de vouloir être émues, les 
penseurs ont raison de vouloir être enseignés, la 
foule n'a pas tort de vouloir être amusée. De cette 
évidence se déduit la loi du drame. En effet, au delà 
de celte barrière de feu qu'on appelle la rampe du 
théâtre et qui sépare le monde réel du monde idéal, 
créer et faire vivre, dans les conditions combinées 
de Part et de la nature , des caractères , c'est-à-dire , 
et nous le répétons, des hommes ; dans ces hommes, 
dans ces caractères , jeter des passions qui dévelop- 
pent ceux-ci et modifient ceux-là ; et enfin du choc de 
ces caractères et de ces passions avec les grandes lois 
providentielles , faire sortir la vie humaine , c'est-à- 
dire des événements grands, petits, douloureux, co- 
miques, terribles, qui contiennent pour le cœur ce 
plaisir qu'on appelle l'intérêt , et pour l'esprit cette 
leçon qu'on appelle la morale : tel est le but du 
drame. On le voit; le drame tient de la tragédie par 
la peinture des passions, et de la comédie par la pein- 
ture des caractères. Le drame est la troisième grande 
forme de l'art, comprenant, enserrant et fécondant 
les deux premières. Corneille et Molière existeraient 
indépendamment l'un de l'autre , si Shakspeare n'é- 
tait entre eux , donnant à Corneille la main gauche , 
j Molière la main droite. De cette façon les deux 



IV — 

électricités opposées de la comédie et de la tragédie 
se rencontrent , et l'étincelle qui en jaillit , c'est le 
drame. 

En expliquant , comme il les entend et comme il 
les a déjà indiqués plusieurs fois, le principe, la loi 
et le but du drame, l'auteur est loin de se dissi- 
muler l'exiguité de ses forces et la brièveté de son 
esprit. Il définit ici, qu'on ne s'y méprenne pas, 
non ce qu'il a fait , mais ce qu'il a voulu faire. Il 
montre ce qui a été pour lui le point de départ. Rien 
de plus. 

Nous n'avons en tète de ce livre que peu de lignes 
à écrire et l'espace nous manque pour les développe- 
ments nécessaires. Qu'on nous permette donc de 
passer, sans nous appesantir autrement sur la transi- 
tion , des idées générales que nous venons de poser 
et qui , selon nous ( toutes les conditions <le l'idéal 
étant maintenues du reste ) régissent l'art tout en- 
tier , à quelques-unes des idées particulières que ce 
drame, Ruy Blas, peut soulever dans les esprits 
attentifs. 

Et premièrement, pour ne prendre qu'un des 
côtés de la question, au point de vue de la philosophie 
de l'histoire, <iuel est le sens de ce drame ? — Expli- 
quuns-nous. 

Au moment où une monarchie va s'écrouler , plu- 
sieurs phénomènes peuvent être observés. Et d'abord 
la noblesse tend à se dissoudre. En se dissolvant elle 
se divise, et voici de quelle façon : 

Le royaume chancelle , la dynastie s'éteint , la loi 
tombe en ruine ; Tunité politique s'émiette aux tirail- 
kmenls de l'intrigue ; le haut de la société s'abdtardit 



et tiégénère ; un mortel affaiblissement se fait sentir 
à tous au dehors comme au dedans; les grandes 
choses de l'Etat sont tombées , les petites seules sont 
debout : triste spectacle public; plus de police, plus 
d'armée , plus de finances ; chacun devine que la fin 
arrive. De là, dans tous les esprits, ennui de la veille, 
crainte du lendemain , défiance de tout homme , dé- 
couragement de toute chose, dégoût profond. Comme 
la maladie de l'État est dans la tète, la noblesse, qui 
y touche, en est la première atteinte. Que devient-elle 
alors? Une partie des gentilshommes, la moins hon- 
nête et la moins généreuse, reste à la cour. Tout va 
être englouti, le temps presse, il faut se hâter, il 
faut s'enrichir, s'agramiir et profiter des circonstances. 
On ne songe plus qu'à soi. Chacun se fait , sans pitié 
pour le pays, une petite fortune particulière dans 
un coin de la grande infortune publique. On est 
courtisan , on est ministre, on se dépèche d'être heu- 
reux et puissant. On a de l'esprit , on se déprave et 
l'on réussit. Les ordres de l'État, les dignités, les 
places, l'argent, on prend tout, on veut tout, on 
pille tout. On ne vit plus que par l'ambition et la 
cupidité. On cache les désordres secrets que peut 
engendrer l'infirmité humaine sous beaucoup de gra- 
vité extérieure. Et comme celte vie acharnée aux 
vanités et aux jouissances de l'orgueil a pour pre- 
mière condition l'oubli de tous les sentiments natu- 
rels, on y devient féroce. Quand le jour de la disgrâce 
arrive , quelque chose de monstrueux se développe 
dans le courtisan tombé , et l'homme se change en 
dojnon. 
I/élat désespéré du royaume pousse l'autre moitié 



de la noblesse, la meilleure et la mieux née, dans une 
autre voie. Elle s'en va chez elle. Elle rentre dans ses 
palais, dans ses châteaux, dans ses seigneuries. Elle 
a horreur des affaires, elle n'y peut rien, la fin du 
monde approche ; qu'y faire et à quoi bon se déso- 
ler? il faut s'étourdir, fermer les yeux , vivre, boire, 
aimer, jouir. Qui sait! a-t-on même un an devant 
soi? Cela dit, ou même simplement senti, le gentil- 
homme prend la chose au vif, décuple sa livrée, 
achète des chevaux, enrichit des femmes, ordonne 
des fêtes, paye des orgies, jette, donne, vend, achète, 
hypothèque, compromet, dévore, se livre aux usu- 
riers et met le feu aux quatre coins de son bien. Un 
beau matin, il lui arrive un malheur. C'est que, 
quoique la monarchie aille grand train, il s'est ruiné 
avant elle. Tout est fini , tout est brrtlé. De toute 
cette belle vie flamboyante , il ne reste pas même de 
la fumée ; elle s'est envolée. De la cendre , rien de 
plus. Oublié et abandonné de tous, excepté de ses 
créanciers, le pauvre gentilhomme devient alors ce 
qu'il peut, un peu aventurier, un peu spadassin, un 
peu bohémien. Il s'enfonce et disparaît dans la foule, 
grande masse terne et noire que, jusqu'à ce jour, il a 
à peine entrevue de loin sous ses pieds. II s'y plonge, 
il s'y réfugie. Il n'a plus d'or, mais il lui reste le soleil 
celle richesse; de ceux qui n'ont rien. Il a d'abcnd 
habité le haut de la société, voici maintenant qu'il 
vient se loger dans le bas , et qu'il s'en accommode . 
il se moque de son parent l'ambitieux , qui est riche 
et 4|ui est puissant; il devient philosophe, et il com- 
pare les voleurs aux courtisans. Du reste , bonne . 
brave, loyale et intelligente nature; mélange du 



poète, ilu gueux et du prince ; riant de tout; faisant 
aujourd'hui rosser le guet par ses camarades comme 
autrefois par ses gens, mais n'y touchant pas; alliant 
dans sa manière, avec quelque grâce, l'impudence du 
marquis à l'efFronlerie du zingaro ; souillé au dehors, 
sain au dedans ; et n'ayant plus du gentilhomme que 
son honneur qu'il garde, son nom qu'il cache et son 
épée qu'il montre. 

Si le double tableau que nous venons de tracer 
s'offre dans l'histoire de toutes les monarchies à un 
moment donné , il se présente particulièrement en 
Espagne d'une façon frappante à la fin du dix-sep- 
lième siècle. Ainsi , si l'auteur avait réussi à exécuter 
cette partie de sa pensée, ce qu'il est loin de supposer, 
dans le drame qu'on va lire , la première moitié de 
la noblesse espagnole à cette époque se résumerait en 
don Salluste, et la seconde moitié en don César. Tous 
'^M!x cousins, comme il convient. 

Ici, comme partout, en esquissant ce croquis de la 
noblesse castillane vers 1695, nous réservons, bien 
entendu, les rares et vénérables exceptions. — Pour- 
suivons. 

¥.n examinant toujours cette monarchie et cette 
époque, au-dessous de la noblesse ainsi partagée, et 
qui pourrait, jusqu'à un certain point, être person- 
nifiée dans les deux hommes que nous venons de 
nommer, on voit remuer dans l'ombre quelque chose 
de grand, de sombre et d'inconnu. C'est le peuple : 
le peuple, qui a l'avenir et qui n'a pas le présent; le 
peuple, orphelin, pauvre, intelligent et fort; placé 
très-bas, et aspirant très-haut; ayant sur le dos les 
marques de la servitude et dans le cœur les prémédi- 



— vin — 

talions du génie; le peuple, valet des grands seigneurs, 
et amoureux , dans sa misère et dans son abjection , 
de la seule figure qui, au milieu de cette société 
écroulée, représente pour lui, dans un divin rayonne- 
ment, l'aulorité, la charité et la fécondité. Le peuple» 
ce serait Ruy Blas. 

Maintenant, au-dessus de ces trois hommes , qui , 
ainsi considérés , feraient vivre et marcher aux yeux 
du spectateur, trois faits, et dans ces trois faits toute 
la monarchie espagnole au dix-septième siècle ; au- 
dessus de ces trois hommes , disons-nous , il y a une 
pure et lumineuse créature, une femme, une reine. 
Malheureuse comme femme, car elle est comme si elle 
n'avait pas de mari ; malheureuse comme reine , car 
elle est comme si elle n'avait pas de roi ; penchée vers 
ceux qui sont au-dessous d'elle par pitié royale et par 
instinct de femme aussi peut-être, et regardant en bas 
pendant que Ruy Blas, le peuple, regarde en haut. 

Aux yeux de l'auteur, et sans préjudice de ce que 
les personnages accessoires peuvent ap|)orter à la 
vérité de l'ensemble, ces quatre têtes ainsi groupées 
résumeraient les principales saillies qu'offrait au re- 
gard du |)hiiosophe historien la monarchie espagnole 
il y a cent quarante ans. A ces quatre tètes, il semble 
qu'on poinrait en ajouter une cinquième, celle du roi 
Charles 11. Mais, dans l'histoire comme dans le drame, 
Charles^ II d'Espagne n'est n.is nue fisMirr. r'csl iiiie 
ombre. 

A présent, htU()n>-mMi> oc le (nn-, < c qu un \aiiL 
de lue n'esvt point rexplicalion de Ruy lilas. Ccn est 
gimjdcmcnl un des aspects. C'est l'impression parli- 
rulière que pourrait laisser ce drame , s'il valait la 



IX 



pëmêcPÏÏïe étudié , à l'esprit grave efcônscîënciëux 
qui rexaminerait , par exemple , tlu point de vue de 
la philosophie de l'histoire. 

Mais , si peu qu'il soit , ce drame , comme toutes 
les choses de ce monde , a beaucoup d'autres aspects, 
et peut être envisagé de beaucoup d'autres manières. 
On peut prendre plusieurs vues d'une idée comme 
d'une montagne. Cela dépend du lieu où l'on se place. 
Qu'on nous passe, seulement pour rendre claire notre 
idée, une comparaison infiniment trop ambitieuse : 
le Mont-Blanc , vu de la Croix-de-Fléchères , ne res- 
semble pas au Mont-Blanc vu de Sallenches. Pour- 
tant, c'est le Mont-Blanc. 

De même, pour tomber d'une très-grande chose 
à une très-petite , ce drame , dont nous venons d'in- 
diquer le sens historique , offrirait une tout autre 
figure si on le considérait d'un point de vue beaucoup 
plus élevé encore, du point de vue purement humain. 
Alors don Salluste serait l'égoisme absolu , le souci 
sans repos; don César , son contraire, serait le dés- 
intéressement et l'insouciance ; on verrait dans Ruy 
Blas le génie et la passion comprimés par la société 
et s'élançant d'autant plus haut que la compression 
est plus violente; la reine enfin, ce serait la vertu 
minée par l'ennui. 

Au point de vue uniquement littéraire, l'aspect de 
cette pensée , telle quelle, intitulée : Ruy Blas, chan- 
gerait encore. Les trois formes souveraines de l'art 
pourraient y paraître personnifiées et résumées. Don 
Salluste serait le Drame, don César la Comédie, Ruy 
Blas la Tragédie. Le drame noue l'action ; la comédie 
Terabrouille , la tragédie la tranche. 



Tous ces aspects sont justes et vrgis , mais aucun 
d'eux n'est complet. La vérité absolue n'est que dans 
l'ensemble de l'œuvre. Que chacun y trouve ce qu'il y 
cherche , et le poète , qui ne s'en flatte pas du reste , 
aura atteint son but. Le sujet philosophique de Ruy 
Blas y c'est le peuple aspirant aux régions élevées ; 
le sujet humain, c'est un homme qui aime une femme; 
le sujet dramatique, c'est un laquais qui aime une 
reine. La foule qui se presse chaque soir devant cette 
œuvre, parce qu'en France jamais l'attention publique 
n'a fait défaut aux tentatives de l'esprit , quelles 
qu'elles soient d'ailleurs, la foule, disons-nous, ne 
voit dans Ruy Blas que ce dernier sujet , le sujet dra- 
matique, le laquais; et elle a raison. 

Et ce que nous venons de dire de Ruy Blas nous 
semble évident de tout autre ouvrage. Les œuvres vé- 
nérables des maîtres ont même cela de remarquable 
«ju'elles offrent plus de faces à étudier que les autres. 
Tartufe fait rire ceux-ci et trembler ceux-là. Tar- 
tufe, c'est le serpent domestique ; ou bien c'est l'hy- 
pocrite ; ou bien c'est l'hypocrisie. C'est tantôt un 
homme , tantôt une idée. Othello , pour les uns, c'est 
un noir qui aime une blanche ; pour les autres^ c'est 
un parvenu qui a épousé une palririenne; pour ceux 
là, c'est un jaloux ; pour ceux-ci, c'est la jalousie. 
Et cette diversité d'aspects n'ôte rien à l'unité fon- 
damentale de la composition. Nous l'avons déjà dit 
ailleurs : mille rameaux et un tronc unique. 

Si l'auteur de ce livre a parliculièremenl insisté 
sur la signification hisloriqiie de Huy Blas, c*esl que 
dans sa pensée, par le sens historique, et, il est vrai , 
par le sens historique uniquement , Ruy Blas se rat- 



XI 

tefhe à Hernani. Le grand fait de la noEïëssë së^ 
monlre, dans Heimani comme dans Rtiij Blas, à 
côté du grand fait de la royauté. Seulement , dans 
Hernani, comme la royauté absolue n'est pas faite, 
la noblesse luite encore contre le roi, ici avec l'or- 
gueil , là avec Tépée ; à demi féjodale, à demi rebelle. 
En 1519, le seigneur vil loin de la cour dans la mon- 
tagne, en bandit comme Hernani, ou en patriarche 
comme Ruy Gomez. Deux cents ans plus tard, la 
question est retournée. Les vassaux sont devenus des 
courtisans. Et, si le seigneur sent encore d'aventure 
le besoin de cacher son nom , ce n'est pas pour échap- 
per au roi, c'est pour échapper à ses créanciers. Il 
ne se fait pas bandit, il se fait bohémien. — On sent 
que la royauté absolue a passé pendant longues an- 
nées sur ces nobles tètes, courbant l'une, brisant 
l'autre. 

Et puis, qu'on nous permette ce dernier mot, entre 
Ilernam et Ruy Blas deux siècles de l'Espagne 
sont encadrés; deux grands siècles, pendant lesquels 
il a été donné à la descendance de Charles-Quint de 
dominer le monde ; deux siècles que la Providence , 
chose remarquable, n'a pas voulu allonger d'une 
heure, car Charles-Quint nait en luOO et Charles II 
meurt en 1700. En 1700, Louis XIV héritait de 
Charles-Quint, comme en 1800 Napoléon héritait de 
Louis XIV. Ces grandes apparitions de dynasties, qui 
illuminent par moments l'histoire , sont pour l'auteur 
un beau et mélancolique spectacle sur lequel ses 
yeux se fixent souvent. Il essaye par fois d'en trans- 
porter quelque chose dans ses œuvres. Ainsi , il a 
voulu remplir //ernowi du rayonnement d'une aurore 



XII 



et couvrir Rtiy Rlas des ténèbres d'un crépuscule. 
Dans Ilernani, le soleil de la maison d'Autriche se 
lève ; dans Ruy BîaSj il se couche. 

4 



M ris, 25 novembre 1838. 



RUY BLAS. 



PERSONNAGES. 



ACTEURS. 



RUT BLAS. 


M. FRÉDÉRICK-LEMAÎTRE. 


DON SALI-BSTE DE BAZAN. 


M. ALEXANDRE MAtJZIN. 


DON CÉSAR DE BAZAN, 


M. SAINT-FIRMIN. 


DON GTJRITAN. 


M. FÉRÉOL. 


LE COMTE DE CAMPOREAL. 


M. MONTDIDIER. 


LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. 


M. HIELLARD. 


LE MARQUIS DEL BASTO. 


M. Fresne. 


lE COMTE D'ALBE. 


M. GUSTAVE. 


LE MARQUIS DE PRIEGO. 


M. Amable. 


DON MANUEL ARIAS. 


M. Hector. 


MONTAZGO. 


M. JULIEN. 


DON ANTONIO UBILLA. 


M. Felgines. 


COVADENGA. 


M. Victor. 


GUDIEL. 


M. ALFRED. 


UN LAQUAIS. 


M. HENRY. 


UN ALCADE. 


M. BEAULIED. 


UN HUISSIER. 


M. ZELGER. 


UN ALGUAZIL. 


M. ADRIEN. 


DON MARIA DE NEUBOURG, REINE 




D'ESPAGNE. 


Mme L. BSAUDODIN. 


LA DICHESSE D'ALBUQUERQUE. 


Mme MOUTIN. 


CASILDA. 


Mme MAREUIL. 


l NE DUÈGNE. 


Mme LOUIS. 


UN PAGE. 


Mme COURTOIS. 



DAMES, SEIGNEURS, CONSEILLERS PRIVES, PAGES, DOECNKS, ALCFA- 
ZILS, GARDES, HUISSIERS DE CHAMBRE ET DB COUR. 



Madrid. ~ 169.. 



ACTE PREMIER 



DON SALLUSTE 



PRESONNAGES, 



RUY BLAS. 

DON SAUUSTE DE BAZAN. 

DON CÉSAR DE BAZAN. 

LE MARQUIS DEL BASTO. 

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. 

LE COMTE D'ALBE 

GUDIEL. 

UN HUISSIER DE COUR. 

LA REINE. 

SEIGNEURS, DAMES, DUÈGNES, PAGES. 



ACTE PREMIER. 



Le «alon deDanaé dans le palais du roi, à Madrid. Ameublement 
inagtiiftque dans le goût demi-flamand du temps de Plillippe iV . 
A gauche, une grande fenêtre à chAssis dorés et à petits carreaux. 
l»e» deux côtés, sur un pan coupé, une porte basse donnant dan» 
quelqiie appartement intérieur. Au fond, une grande cloison 
vitrée à châssis dorés s'ouvrant par une large porte également 
vitrée sur une longue galerie. Cette galerie qui traverse tout le 
théâtre, est masquée par d'immenses rideaux qui tombent du 
liant en bas de la cloison vitrée. Une table, un fauteuil, et ce qu'il 
faut pour écrire. 

Don Salluste entre par la petite porte de gauche, suivi de Ruy Blas 
et de Gudiel, qui porte une cassette et divers paquets qu'on dirait 
disposés pour un voyage. Don Salluste est vêtu de velours noir, 
costume de cour du temps de Charles II. La toison d'or au cou. 
Par-dessus l'habillement noir, un riche manteau de velours vert 
clair, brodé d'or et doublé de satin noir. Èpée à grande coquille. 
Chapeau à plumes blanches. Gudiel est en noir, épée au côté. 
Ruy Blas est en livrée. Haut-de-chausses et justaucorps bruns. 
Surtout galonné, rouge et or. Tête nue. Sans épée. 



SCÈINE PREMIÈRE. 

DON SALLUSTE DE BAZAN, GUDIEL, par inslanls 
RUY BLAS. 

DON SALLUSTE. 

Tiuy Blas, fermez la porte , — ouvrez cette fenêtre. 

Ruy nias obéit, ptiis , sur un signe de don Salluste, il sort par 
la porte du fond. Don Salluste va à la fenêtre. 

lis dorment encore tous ici, — le jour va naître. 

2. 



6 RUY BLAS. 

Il se tourne brusquement vers Gudiel. 

Ah! c'est un coup de foudre !.. — oui, mon règne est 
Gudiel ! — renvoyé , disgracié , chassé ! — [passé , 
Ah ! tout perdre en un jour ! — L'aventure est secrète 
Encor, n'en parle pas. — Oui, pour une amourette, 
— Chose, à mon âge, sotte et folle, j'en coavien! — 
Avec une suivante , une fille de rien ! 
Séduite , beau malheur ! parce que la donzelle 
Est à la reine, et vient de Neubourg avec elle. 
Que celle créature a pleuré contre moi , 
Et traîné son enfant dans les chambres du roi; 
Ordre de l'épouser. Je refuse. On m'exile ! 
On m'exile ' Et vingt ans d'un labeur difficile. 
Vingt ans d'ambition , de travaux nuit et jour; 
Le président haï des alcades de cour. 
Dont nul ne prononçait le nom sans épouvante ; 
Le chef de la maison de Bazan, qui s'en vante ; 
Mon crédit, mon pouvoir, tout ce que je révais, 
Tout ce que je faisais et tout ce que j'avais : 
Charge, emplois, honneurs, louienun instant s'écroule 
Au milieu des celais de rire dti la foule ! 

cuniFi . 

Nul ne le sait encor, monseigneur. 

DON SALLOSTE. 

Mais demain ! 
Demain, on le saura! — Nous serons en chemin ! 
Je ne veux pas tomber, nojj , je veux disparaflrc î 



ACTE I, SCÈNE I. 7 

Il déboutonne violemment son pourpoint. 

— Tu m'agrafes toujours comme on agrafe un prêtre , 
Tu serres mon pourpoint, et j'étoufFe, mon cher! — 

Il s^assied. 

Ohî mais je vais construire, et sans en avoir l'air, 
Une sape profonde , obscure et souterraine ! 

— Chasse ! — 

Il se lève. 

GUDIEL. 

D'où vient le coup , monseigneur? 

DON SALLUSTE. 

De la reine. 
Oh ! je me vengerai, Gudiel ! tu m'entends? 
Toi dont je suis l'élève, et^qui depuis vingt ans 
M'as aidé, m'as servi dans les choses passées. 
Tu sais bien jusqu'où vont dans l'ombre mes pensées , 
Comme un bon architecte au coup d'œil exercé 
Connaît la profondeur du puits qu'il a creusé. 
Je pars. Je vais aller à Finlas , en Caslille , 
Dans mes États, — et là, songer! — Pour une fille! 
— Toi , règle le départ , car nous sommes pressés. 
Moi, je vais dire un mot au drôle que tu sais. 
A tout hasard. Peut-il me servir? Je l'ignore. 
Ici jusqu'à ce soir je suis le maître encore. 



8 KUI LLAS. 

Je me vengerai , va ! Commcni? je ne sais pas; 
Mais je veux que ce soit effrayant î — De ce pas 
Va faire nos apprèls, et hâlc-loi. — Silence ! 
Tu pars avec moi. Va. 

• Gudiel salue et sort. 

DON SALLUSTE, appelant. 
— RuyBIas! 
<IUY BLAS, se présentant à la porte du fond. 

Votre Excellence? 

DON SALLUSTE. 

Comme je ne dois plus coucher dans le palais , 
Il faut laisser les clefs el clore les volets. 

RUY BLAS, s'iuclinant. 

Monseigneur, il suffit. 

DOiN SALLi;StE. 

Écoutez, je vous prie.' 
La reine Va passer, là , dans la galerie. 
En allant de la messe à sa chambre d'honneur. 
Dans deux heures, Uuy Blas, soyez-là. 

RUY BLAS. 

Monseigneur, 
J'y serai. 



ACTE I, SCENE I. 9 

DON SALLUSTE, à la fenêtre. 

Voyez-vous cet homme dans la place 
Qui monire au gens de garde un papier , et qui passe? 
Failes-lui, sans parler, signe qu'il peut monter , 
Par l'escalier étroit. 

Ruy Blas obéit. Don Salluste continue en lui montrant 
la petite porte à droite. 

— Avant de nous quitter, 
Dans cette chambre où sont les hommes de police, 
Voyez donc si les trois alguazils de service 
Sont éveillés. 

RUY BLAS. 

Il va à la porte, l'entr'ouvre et revient. 
Seigneur, ils dorment. 

DON SALLUSTE. 

Parlez bas. 
J aurai besoin de vous, ne vous éloignez pas. 
Faites le guet afm que les fàcheuic nous laissent. 

Entre don César de Bazan. Chapeau défoncé. Grande cape 
déguenillée qui ne laisse voir de sa toilette que des bas mal 
tirés et des souliers crevés. Kpée de spadassin. / 

Au moment où il entre, lui et Ruy Blas se regardent et font 
en même temps , chacun de leur côté, un geste de surprise. 

DON SALLUSTE, les observant , à part. 

Ils se sont regardés! Est-ce qu'ils se connaissent? 

Ruy Blas sort. 



10 RUY BLAS. 

SCÈNE DEUXIÈME. 
DON SALLUSTE, DON CÉSAR. 

DON SALLUSTE. 

Ah! VOUS voilà, bandit! 

DON CÉSAR. 

Oui , cousin , me voilà. 

DON SALLUSTE. 

C'est grand plaisir de voir un gueux comme cela ! 

DON CÉSAR, satuaDt. 

Je suis charmé... 

DON SALLUSTE. 

Monsieur, on sait de vos histoires. 

DON CÉSAR . fyracieusement. 
Qui soiil lie vulrc '^oni! 

DON SALLUSTE. 

Oui , des plus méritoires. 



ACTE I , SCÈNE II. 41 

Don Charles de Mira l'autre nuit fut volé. 

On lui prit son épée a fourreau ciselé 

El son buffle. C'était la surveille de Pâques. 

Seulement, comme il est chevalier de Saint- Jacques, 

La bande lui laissa son manteau. 

DON CÉSAR. 

Doux Jésus ! 
•quoi ? 

DON SALLUSTE. 

Parce que Tordre était brodé dessus. 
1^ bien ! que diles-vous de l'algarade? 

DON CÉSAR. 

Ah! diable! 
Je dis que nous vivons dans un siècle effroyable! 
Qu'allons-nous devenir, bon Dieu! si les voleurs 
Vont courtiser saint Jacque et le mettre des leurs? 

DON SALLUSTE. 

Vous en étiez ! 

DON CÉSAR. 

Hé bien — oui ! s'il faut que je parle, 
J'étais là. Je n'ai pas touché votre don Charle. 
J'ai donné seulement des conseils. 



li RUY BLAS. 

DON SALLUSTE. 

Mieux encor. 
La lune étant couchée, hier, Plaza-Mayor, 
Toutes sortes de gens, sans coiffe et sans semelle, 
Qui hors d'un bouge affreux se ruaient pêle-mêle , 
Ont attaqué le guet. — Vous en étiez! 

DON CÉSAR. 

Cousin , 
J'ai toujours dédaigné de battre un argousin. 
J'étais là. Rien de plus. Pendant les estocades. 
Je marchais en faisant des vers sous les arcades. 
On s'est fort assommé. 

DON SALLUSTE. 

Ce n'est pas tout. 

DON CÉSAR. 

Voyons. 

DON SALLUSTE. 

En France , on vous accuse , entr'autres actions , 
Avec vos compagnons à toute loi rebelles , 
D'avoir ouvert sans clef la caisse des gabelles. 

DON CÉSAR. 

Je ne dis pas. — La France est pays ennemi. 




ACTE I, SCÈNE II. 15 

DON SALLUSTE. 

En Flandre, rencontrant dom Paul Barthélémy, 
Lequel portait à Mons le produit d'un vignoble 
Qu'il venait de toucher pour le chapitre noble , 
Vous avez mis la main sur l'argent du clergé. 

DON CÉSAR. 

^En Flandre ? — il se peut bien. J'ai beaucoup voyagé. 
^^ft Est-ce tout? 

I 



DON SALLUSTE. 



Don César , la sueur de la honte , 
.orsque je pense à vous , à la face me monte. 



IDON CÉSAR, 
n. Laissez-la monter. 
DON SALLUSTE. 
^^ Notre famille... 

P™ DON CÉSAR. 

Non. 

Car vous seul à Madrid connaissez mon vrai nom. 
Ainsi ne parlons pas famille ! 

DON SALLUSTE. 

Une marquise 
Me disait l'autre jour en sortant de l'église : 

3 



U RU\ BLAS. 

— Quel est donc ce brigand , qui , là-bas , nez au vent, 
Se carre, Tœil au guet et la banchc en avant, 
Plus délabré que Job et plus fier que Bragance, 
Drapant sa gueuserie avec son arrogance , 
Et qui , froissant du poing sous sa manche en haillons, 
L'épée à lourd pommeau qui lui bat les talons, 
Promène , d'une mine altière et magistrale , 
Sa cape en dents de scie et ses bas en spirale ? 

DON CÉSAR , jeiaot un coup d'œil sur sa toilelte. 

Vous avez répondu : C'est ce cher Zafari ! 

DON SALLUSTK. 

Non ; j'ai rougi , monsieur! 

DON CÉSAR. 

Eh bien! la dame a ri. 
Voilà. J'aime beaucoup faire rire les femmes. 

DON SALLUSTE. 

Vous n'allez fréquentant que spadassins infâmes! 

DON CÉSAR. 

Des clercs ! des écoliers doux comme des moutons ! 

DON SALLUSTE. 

Partout on vous rencontre avec des Jeannetons ! 




ACTK I, SCÈNE II. 15 

DON CÉSAR. 

.ucindes d'amour ! ô douces Isabelles ! 

bien ! sur votre compte on en entend de belles ! 
Quoi fron vous traite ainsi , beautés à l'oeil mutin, 
A qui je dis le soir mes sonnets du matin ! 

DON SALLUSTE. 

Enfin , Malalobos, ce voleur de Galice 
Qui désole Madrid malgré notre police , 
Il est de vos amis! 

DON CÉSAI^. 

Raisonnons, s'il vous plaît. 
Sans lui j'irais tout nu , ce qui serait fort laid. 
Me voyant sans habit, dans la rue, en décembre , 
La chose le loucha. — Ce fat parfumé d'ambre. 
Le comte d'Albe, à qui l'autre mois fut volé 
Son beau pourpoint de soie... 

DON SALLUSTE. 

Eh bien? 

DON CÉSAR. 

C'est moi qui l'ai. 
Malalobos me l'a donné. 



46 RUY BLAS. 

DON SALLUSTE. 

L'habit du comte ! 
Vous n'êtes pas honteux?... • 

DON CÉSAR. 

Je n'aurai jamais honte 
De mettre un bon pourpoint, brodé, passementé, 
Qui me tient chaud l'hiver et me fait beau l'été. 
— Voyez, il est tout neuf. — 

II entr'oiivre son manleau qui laisse voir un superbe 
pourpoint de satin rose brodé d'or. 

Les poches en sont pleine 
De billets doux au comte adressés par centaines. 
Souvent, pauvre, amoureux, n'ayant rien sous la dent, 
J'avise une cuisine au soupirail ardent 
D'où la vapeur des mets aux narines me monte; 
Je m'assieds là, j'y lis les billets doux du comte, 
Et, trompant l'estomac et le cœur tour à tour. 
J'ai l'odeur du festin et l'ombre de Tamour! 

DON SALLUSTE. 

Don César... 

DON CÉSAR. 

Mon cousin, tenez, trêve aux reproches. 
Je suis un grand seigneur, c'est vrai , l'un de vos proches^ 



ACTE I, SCÈNE H. IT 

Je m'appelle César, comte de Garofa ; 
Mais le sort de folie en naissant me coiffa. 
J'étais riche , j'avais des palais, des domaines , 
Je pouvais largement renter lesCélimènes. 
Bah ! mes vingt ans n'étaient pas encore révolus 
Que j'avais mangé tout ! il ne me restait plus 
De mes prospérités, ou réelles, ou fausses. 
Qu'un las de créanciers hurlant après mes chausses. 
Ma foi, j'ai pris la fuite et j'ai changé de nom. 
A présent, je ne suis qu'un joyeux compagnon , 
Zafari, que, hors vous, nul ne peut reconnaître. 
Vous ne me donnez pas du tout d'argent , mon maître ; 
Je m'en passe. Le soir, le front sur un pavé, 
Devant l'ancien palais des comtes de Tevé , 
— C'est là, depuis neuf ans, que la nuit je m'arrête. — 
Je vais dormir avec le ciel bleu sur ma tète. 
Je suis heureux ainsi. Pardieu, c'est un beau sort! 
Tout le monde me croit dans l'Inde, au diable, — mort. 
La fontaine voisine a de l'eau , j'y vais boire. 
Et puis je me promène avec un air de gloire. 
Mon palais, d'où jadis mon argent s'envola. 
Appartient à celle heure au nonce Espinola , 
(l'est bien. Quand par hasard jusque-là je m'enfonce , 
' ' donne des avis aux ouvriers du nonce 
occupés à sculpter sur la porte un Bacchus. — 
Maintenant, pouvez-vous me prêter dix écus? 

DON SALLUSTE. 

Écoutez-moi... 



18 RU\ BLAS. 

DON CÉSAR , croisant les bras. 
Voyons à présent votre style. 

DON SALLUSTE. 

Je vous ai fait venir , c'est pour vous être utile 
César, sans enfants, riche, et de plus votre aîné. 
Je vous vois à regret vers l'abîme entraîné , 
Je veux vous en tirer. Bravache que vous êtes. 
Vous êtes malheureux. Je veux payer vos dettes. 
Vous rendre vos palais, vous remettre à la cour, 
,Et refaire de vous un beau seigneur d'amour. 
Que Zafari s'éteigne et que César renaisse. 
Je veux qu'à votre gré vous puisiez dans ma caisse , 
Sans crainte , à pleines mains, sans soin de l'avenir. 
Quand on a des parents il faut les soutenir, 
César, et pour les siens se montrer pitoyable... 

Pendant que don Salluste parle, le visage de don César prend 
une expression de plus en plus étonnée, joyeuse el coofianle; 
enfin il éclate. 

DON CÉSAR. 

Vous avez toujours eu de l'esprit comme un diable , 
Kt c'est fort éloquent ce que vous dites là. 
— Continuez ! 

DON SALLUSTE. 

César , je ne mets à cela 



^^^^K ACTE I, SCÈNE 11. 19 

Ij^Binc condition. — Dans l'instant je m'explique. 
mnez d'abord ma bourse. 



^^HoN Cl 



N CÉSAR , empoignaDt la bourse qui est pleine d'or. 
Ah çà ! c'est magnifique ! 



DON SALLUSTE. 

Et je vais vous donner cinq cents ducats... 

DON CÉSAR, ébloui. 

Marquis ! 
^^^^' DON SALLUSTE , continuant. 

Dès aujourd'hui! 

DON CÉSAR. 

Pardieu, je vous suis tout acquis. 
Quant aux conditions, ordonnez. Foi de brave! 
Mon épée est à vous. Je deviens votre esclave , 
Et, si cela vous plaît, j'irai croiser le fer 
Avec don Spavento, capitan de l'enfer. 



lion, le 



DON SALLUSTE. 



on , je n'accepte pas , don César , et pour cause 
ire épée. 




90 RUY BLAS. 

DON CÉSAR. 

Alors quoi? je n'ai guère autre chose. 

DON SALLUSTE y se rapprochant de lui et baissant la voix. 

Vous connaissez, — et c'est en ce cas un bonheur, - 
Tous les gueux de Madrid? 

DON CÉSAR. 

Vous me faites honneur. 

DON SALLUSTE. 

Vous en traînez toujours après vous une meule; 
Vous pourriez, au besoin , soulever une émeute, 
Je le sais. Tout cela peut-être servira. 

DON CÉSAR , éclatant de rire. 

D'honneur! vous avez Tair de faire un opéra. 
Quelle part donnez- vous dans Tœuvre à mon génie? 
Sera-ce le poème ou bien la symphonie? 
Commandez. Je suis fort pour le charivari. 

DON SALLUSTE, gravement. 

Je parle à don César et non à Zafari. 

Haïssant la voix de plus en plus. 

Ecoute. .1 ai besoin, pour un résultat sumbre. 



ACTE 1, SCÈNE II. 21 

iH" micKju un qui travaille à mon côlé dans l'ombre 
£t qui m'aide à bâtir un grand événement. 

suis pas méchant, mais il est tel moment 
plus délicat, quittant toute vergogne, 
Doit retrousser sa manche et faire la besogne. 
Ta seras riche, mais il Amt m'aider sans bruit 
A dresser, comme font les oiseleurs la nuit, 
Un bon filet caché sous un miroir qui brille. 
Un piège d'alouette ou bien de jeune fille. 
11 faut, par quelque plan terrible et merveilleux, 
— Tu n'es pas, que je pense, un homme scrupuleux, — 
^î»' venger 1 



DON CESAR. 



Vous venger ? 



DON SALLUSTE. 

Oui. 

DON CÉSAR. 

De qui? 

DON SALLUSTE. 

D'une femme. 

DON CÉSAR. 

n se redresse et regarde fièrement don Salluste. 
Ne m'en dites pas plus. Halte-là ! — sur mon âme , 



ti RUY BLAS. 

Mon cousin, en ceci voilà mon sentimeni : 
Celui qui, bassement et torlueusemenl, 
Se venge, ayant le droit de porter une lame, 
Noble, par une intrigue, homme, sur une femme. 
Et qui , né gentilhomme , agit en alguazil , 
Celui-là, — fût-il grand de Castille, fût-il 
Suivi de cent clairons sonnant des tintamarres. 
Fût-il tout harnaché d'ordres et de chamarres, 
Et marquis , et vicomte, et fils des anciens preux , 
N'est pour moi qu'un maraud sinistre et ténébreux 
Que je voudrais, pour prix de sa lâcheté vile. 
Voir pendre à quatre clous au gibet de la ville ! 

DON SALLITSTE. 

César!... 

DON CÉSAR. 

N'ajoutez pas un mot, c'est outrageant. 

Il jette la bourse aux pieds de don Salluste. 

Gardez votre secret , et gardez votre argent. 
Ohîjecomprendsqu'on vole, et qu'on tue et qu'on pille; 
Que par une nuit noire on force une bastille , 
D'assaut, la hache au poing, avec cent flibustiers; 
Qu'on égorge cstaliers, geôliers et guichetiers. 
Tous, taillant et hurlants, en bandits que nous sommes, 
OEil pour œil , dent pour dent, c'est bien ! hommes conli 
Mais doucement détruire une femme! et creuser [homm& 
Sous ses pieds une trappe! et contre elle abuser. 



•Qni sait? de son humeur peut-êlre hasardeuse ! 
'Prendre ce pauvre oiseau dans quelque glu hideuse ! 
Oli! plutôt qu'arriver jusqu'à ce déshonneur , 
Plutôt qu'être , à ce prix , un riche et haut seigneur , 
— Et je le dis ici pour Dieu qui voit mon âme , — 
J'aimerais mieux , plutôt qu'être à ce point infâme , 
Vil , odieux, pervers, misérable et flétri , 
Qu'un chien rongeât mon crâne au pied du pilori ! 

DON SALLUSTE. 

Cousin!... 

DON CÉSAR. 

De vos bienfaits je n'aurai nulle envie , 
Tant que je trouverai, vivant ma libre vie. 
Aux fontaines de l'eau , dans les champs le grand air , 
A la ville un voleur qui m'habille l'hiver. 
Dans mon âme l'oubli des prospérités mortes. 
Et devant vos palais , monsieur , de larges portes 
Où je puis , à midi , sans souci du réveil , 
Dormir , la tête à l'ombre et les pieds au soleil ! 
—Adieu donc. — DenousdeuxDieu sait quel est le juste. 
Avec les gens de cour, vos pareils, don Salluste, 
Je vous laisse, et je reste avec mes chenapans. 
Je vis avec les loups , non avec les serpents. 

DON SALLUSTE. 

Un instant... 



24 RUY BLAS. 



DON CÉSAR. 



Tenez, maître, abrégeons la visite. 
Si c'est pour m'envoyer en prison , faites vite. 

DON SALLUSTE. 

Allons, je vous croyais, César, plus endurci. 

L'épreuve vous est bonne et vous a réussi ; 

Je suis content de vous. Votre main , je vous prie. 

DON CÉSAR. 

Comment! 

DON SALLUSTE. 

Je n'ai parlé que par plaisanterie. 
Tout ce que j'ai dit là, c'est pour vous éprouver. 
Rien de plus. 

DON CÉSAR. 

Çà , debout vous me faites rêver. 
La femme , le complot, cette vengeance... 



DON SALLUSTE. 

Imagination ! chimère ! 

DON CÉSAR. 

 la bonne heure. 
Et l'offre de payer mes dettes! vision? 
Et les cinq cents ducats! imagination? 



I^eurre ! 




ACTE I, SCÈNE II. î« 

DON vSALLUSTE. 

Fe vais vous les chercher. 

Il se dirige vers la porte du fond , et fait sigue à Ruy Blas 
de rentrer. 

DON CÉSAR , à part sur le devant du théâtre et regardant 
don Salluste de travers. 

Hum ! visage de iraîlre ! 
Quand la bouche dit oui, le regard dit peut-être. 

DON SALLUSTE, à Ruy Bias. 

Ruy Blas, restez ici. 

A don César. 

Je reviens. 

Il sort par la petite porte de gauche. Sitôt qu'il est sorti, 
don César et Ruy Blas vont vivement l'un à l'autre. 



VICTOU m GO. 



S6 hUV l.LAS. 

SCÈNE TROISIÈME. 
DON CÉSAR, RUY RLAS. 

DON CÉSAR. 

Sur ma foi , 
Je ne me trompais pas. C'est toi, Ruy Blas? 

RUY RLAS. 

C'est loi 
Zafari! que fais-tu dans ce palais? 

DON CÉSAR. 

J'y passe. 
Mais je m'en vais. Je suis oiseau, j'aime l'espace. 
Mais loi! celle livrée? «sl-ce un déguisement? 

RUY BL.vs, avec amerlume. 

Non , je suis déguisé quand je suis autrement. 

nON CÉSAR. 

Que dis-lu ! 

ROY BLAS. 

Donne-moi la main, que je la serre 
Comme en cet heureux temps de joie et de misère, 



ACTE 1, SCÈNE III. Îi7 

OÙ jt; > IN ais sans gîte , où le jour j'avais faim , 

Où j'avais froid la nuit, où j'étais libre enfin! 

— Quand lu me connaissais, j'étais un homme encore. 

Tous deux nés dans le peuple,— hélas! c'était l'aurore ! 

Nous nous ressemblions au point qu'on nous prenait 

Pour frères; nous chantions dès l'heure où l'aube naît, 

El le soir, devant Dieu, notre père et notre hôte, 

Sous le ciel étoile nous dormions côte à côte ! 

Oui, nous partagions tout. Puis enfin arriva 

L'heure triste où chacun de son côté s'en va. 

Je le retrouve, après quatre ans, toujours le même. 

Joyeux comme un enfant, libre comme un bohème, 

Toujours ce Zafari, riche en sa pauvreté. 

Qui n'a rien eu jamais et n'a rien souhaité ! 

Mais moi, quel changement! Frère, que te dirai-je? 

Orphelin, par pitié nourri dans un collège 

De science et d'orgueil, de moi, triste faveur I 

Au lieu d'un ouvrier on a lait un rêveur. 

Tu sais, lu m'as connu. Je jetais mes pensées 

Et mes vœux vers le ciel en strophes insensées. 

J'opposais cent raisons à ton rire moqueur. 

J'avais je ne sais quelle ambition au cœur. 

A quoi bon travailler? Vers un but invisible^ 

Je marchais, je croyais tout réel, tout possible. 

J'espérais tout du sort! — Et puis je suis de ceux 

Qui passent tout un jour, pensifs et paresseux , 

Devant quehiue palais regorgeant de richesses, 

A regarder entrer et sortir des duchesses. — 

Si bien qu'un jour, mourant de faim sur le pavé, 

J'ai ramassé du pain, frère, où j'en ai trouvé : 



«8 RDY BL\S. 

.Dans la fainéantise et dans l'ignominie. 

Oh! quand j'avais vingt ans , crédule à mon génie. 

Je me perdais, marchant pieds nus dans les chemins. 

En méditations sur le sort des humains ; 

J'avais bâti des plans sur tout, — nne montagne 

De projets; — je plaignais le malheur de TEspagne; 

Je croyais, pauvre esprit, qu'au monde je manquais... — 

Ami, le résultat, tu le vois : — un laquais! 

DON CÉSAR. 

Oui , je le sais, la faim est unc|iortc basse : 
Et par nécessité, lorsqu'il fiiut qu'il y passe. 
Le plus grand est celui qui se courbe le plus. 
>Iais le sort a toujours son flux et son reflux. 
Espère. 

RUY BLAS, secouant la tête. 
Le marquis de Finlas est mon maître. 

DO.N CÉSAR. 

Je le connais. — Tu vis dans ce palais , pcul-clre ? 

RUT BLAS. 

Non , avant ce malin et jusqu'à ce moment 

Je n'on avais j;\in;'i»; ni«i'' î<' <»'nil 



it ' 



ACTi; l , SCÈNi: III. 29 

l'on maître cependaul pour sa charge y dcnieure? 

RIIY BLAS. 

Iui , car la cour le fait demander à toute heure, 
ais il a (juelque pari un logis inconnu, 
ù jamais en plein jour peut-être il n'est venu, 
cent pas du palais. Une maison discrète, 
rère, j'habite là. Par la porte secrète 
Dont il a seul la clef, quelquefois, à la nuit, 
Le marquis vient, suivi (riiommes qu'il introduit. 
Ces hommes sont masqués et parlent à voix basse. 
Ils s'enferment, et nul ne sait ce qui se passe. 

Ià , de deux noirs muets je suis le compagnon. 
'. suis pour eux le maître. Ils ignorent mon nom. 
u 



DON CÉSAR. 



ui, c'est là qu'il reçoit, comme chef des alcades. 
Ses espions; c'est là qu'il tend ses embuscades/ 
C'est un homme profond qui tient tout dans sa main. 



RUY BLAS. 



Hier, il m'a dit : — Il i-mt cire au palais demain. 
Avant l'aurore. Entrez par la grille dorée. — 
Kn arrivant il m'a fait mettre la livrée, 
Car Ihahit odieux sous lequel tu me vois, • 
Je le porte aujourd'hui pour la première fois. 

r!.i\ ( v<;\R, lui serrant la main. 
Kspcro . 



50 - mJY BLAS. 

RU Y BLAS. 

Espérer! mais tu ne sais rien encore. 
Vivre sous cet habit qui souille et déshonore. 
Avoir perdu la joie et l'orgueil , ce n'est rien, 
Être esclave, être vil; qu'importe? — Écoute bien : 
Frère! je ne sens pas cette livrée infâme , 
Car j'ai dans ma poitrine une hydre aux dents de flamme, 
Qui me serre le cœur dans ses replis ardents. 
Le dehors le fait peur? si lu voyais dedans! 

DON CÉSAR. 

Que veux-tu dire? 

RUY BLAS. 

Invente, imagine, suppose. 
Fouille dans ton esprit. Cherches-y quelque chose 
D'étrange, d'insensé, d'horrible et d'inoui 
Une fatalité dont on soit ébloui ! 
Oui, compose un poison atfreux, creuse un abimc 
Plus sourd que la folie et plus noir que le crime, 
Tu n'approcheras pas encore de mon secret. 
— Tu ne devines pas? — Hé! qui devinerait? — 
Zafari! dans le gouffre où mon destin m'entraîne. 
Plonge les yeux î — Je suis amoureux de la reine ! 

DON CÉSAR. 

Ciel! 

ROY BLAS. 

Sous un dais orne du globe impérial , 



ACTE I, SCE.NE III. 31 

dans Aranjuez ou dans TEscurial , 
is ce palais, parfois, — mon frère, il est un lîomrne 
►eine on voit d'en bas, qu'avec terreur on nomme; 
|ui , comme pourDieu , nonssommes égaux tous ; 
^n regarde en tremblant et qu'on sert à genoux; 

[>evant qui se couvrir est un lionneur insigne; 

(Jai peut faire tomber nos deux têtes d'un signe; 

[)onl chaque fantaisie est un événement; 

Qui vil, seul et superbe, enfermé gravement 

Dans une majesté redoutable et profonde; 

[il dont on sent le poids dans la moitié du monde. 

Eh bien ! — moi, le laquais, — tum'entends, — Eh bien ! 
Iiomrae-fà ! le roi ! je suis jaloux de lui ! [oui , 

DON CÉSAR. 

Jaloux du roi ! 

RUY BLAS. 

Hé oui ! jaloux du roi ! sans doute , ' 
Puisque j'aime sa femme ! 

DON CÉSAR. 

Oh ! malheureux ! 

-r» RUY BLAS. 

Écoute. 
Je Tallends tous les jours au passage. Je suis 
Comme un fou. Ho! sa vie est un tissu d'ennuis, 
A celle pauvre femme ! — Oui , chaque nuit j'y songe !— 



3) RUY RLAS. 

Vivre dans celle cour de haine et de mensonge , 
Mariée à ce roi qui passe tout son temps 
A chasser! Imbécile ! — un sot! vieux à trente an 
Moins qu'un homme! à régner comme à vivre inhahi! 

— Famille qui s'en va! — Le père était débile 
Au point qu'il ne pouvait tenir un parchemin. 

— Oh! si belle et si jeune, avoir donné sa main 
A ce roi Charles deux ! E!le ! Quelle misère ! 

— Elle va tous les soirs chez les sœurs du Rosaire. 
Tu sais? en remontant la rue Ortaleza. 
Comment cetie démence en mon cœur s'amassa , 
Je l'ignore. Mais juge! elle aime une fleur bleue 

— D'Allemagne... — Je fais chaque jour une lieue. 
Jusqu'à Caramanchel , pour avoir de ces fleurs. 
J'en ai cherché partout sans en trouver ailleurs. 
J'en compose un bouquet ; je prends les plus jolies..^ 

— Oh! mais je te dis là des choses, des folies! — 
Puis à minuit, au parc royal, comme un voleur. 
Je me glisse cl je vais déposer cette fleur 
Sur son banc favori. Même, hier, j'osai mettre ' 
Dans le bouquet, — vraiment, plains-moi, frère! — une 
La nuit, pour parvenir jusqu'à ce banc, il faut [lettre! 
Franchir les murs du parc , et je rencontre en haut 
Ces broussailles de fer (ju'on met sur les murailles. 
Un jour j'y laisserai ma chair et mes entrailles. 
Trouve-l-elle mes fleurs, ma lettre? je n\isai. 
Frère, lu le vpis bien , je suis un insensé. 

DON CÉSAR. 

Diable î Ion algarade a son danger. Prends garde. 




ACTE 1/ SCÈNE III. 5 

le d'Onale, qui rai'me aussi, la garde 
Et comme un majordome et comme un amoureux 
Quel reîlre, une nuit, gardien peu langoureux, 
Pourrait bien , frère , avant que ion bouquet se fane. 
Te le clouer au cœur d'un coup de perluisane. — 
Mais quelle idée! aimer la reine! ah çà, pourquoi? 
Comment diable as-tu fait? 



b 



RCY BLAS, avec emportement* 



Est ce que je sais, moi! 
— Oh! mon ûme au démon ! je la vendrais pour être 
Un des jeunes seigneurs que , de celle fenélre. 
Je vois en ce moment, comme un vivant affront. 
Entrer, la plume au feutre et l'orgueil sur le front! 
Oui , je me damnerais pour dépouiller ma chaîne, 
Kt pour pouvoir comme eux m'approcher de la reine 
Avec un vêtement qui ne soit pas honteux! 
Mais, ô rage ! être ainsi , près d'elle ! devant eux ! 
En livrée! un laquais! être un laquais pour elle! 
Ayez pitié de moi , mon Dieu ! 

Se rapprochant de don César. 

Je me rappelle. 
Ne demandais-tu pas pourquoi je l'aime ainsi , 
El depuis quand?... — Un jour... — Mais à quoi bon ceci? 
C'est vrai, je t'ai toujours connu celte manie! 
Par mille questions vous mettre à l'agonie! 
Demander où? comment? quand? pourquoi? Mon sang 
Je l'aime follement ! Je l'aime , voilà lout! [bout! 



34 UUY BLAS. 

DON CÉSAR. 

Là; ne te fâche pas. 

RUY BLAS , tombant épuisé et pâle sur le fauteuil . 

Non. Je souffre. — Pardonne. 
Ou plutôt, va, fuis-moi, Va-t'en, frère. Abandonne 
Ce misérable fou qui porte avec effroi 
Sous l'habit d'un valet les passions d'un roi ! 

DON CÉSAR , lui posant la main sur Pépaule. 

Te fuir! — moi qui n'ai pas souffert , n'aimant personne , 
Moi, pauvre grelot vide où manque ce qui sonne, 
Gueux, qui vais mendiant l'amour je ne sais où , 
A qui de temps en temps le destin jette u^ sou , 
Moi, cœur éteint, dontràme, hélas! s'est retirée. 
Du spectacle d'hier affiche déchirée. 
Vois-tu, pour cet amour dont les regards sont pleins! 
Mon frère, je l'envie autant que je le plains ! 
— RuyBlas! — 

Moment de silence. Ils se tiennent les mains serrées en se 
regardant tous les deux avec une expression de tristesse 
et d'amilié confiante. 

Entre don Salluste. Il s'avance à pas lents, fixant un regard 
d'allenlion profonde sur don COsar et Riiy HIas , qui ne jr 
voient pas. Il tient d'une main un chapeau et une cpce qu'il 
dépose en entrant sur un fauteuil, et de Paulre une bourse 
qu'il apporte siir la table. 

DON SALLUSTK, à dou César. 
Voici i'argenl : 




f 



ACTE I, SCÈNE UI. 5S 

voix de don Sallusle, Ruy Blas se lève comme réveillé en 
sursaut , et se tient debout, les yeux baissés , dans Tattiludc 
respect. 



ON CÉSAR , à part , regardant don Salluste de travers. 

Hum! le diable m'emporte! 
Celle sombre figure écoulait à la porte. 
Bah! qu'importe, après tout! 

Haut à don Salluste. 

Don Salluste, merci. 

Il ouvre la bourse , la répand sur la table , et remue avec 
joie les ducats qu'il range en piles sur le tapis de velours. 
Pendant qu'il les compte , don Salluste va au fond du 
théâtre , en regardant derrière lui s'il n'éveille pas l'alten- 
tion de don César. Il ouvre la petite [lorte de droite. A un 
signe qu'il fait , trois alguazils armés d'épées et vêtus de 
noir en sortent. Don Sallusle leur montre mystérieusement 
don César. Ruy Blas se tient immobile et débout près de la 
table comme une statue, sans rien voir ni rien entendre. 

DON SALLUSTE , bas aux alguazils. 

Vous allez suivre , alors qu'il sortira d'ici , 
L'homme qui compte là de l'argent. — En silence. 
Vous vous emparerez de lui. — Sans violence . 
Vous rirez embarquer, par le plus court chemin, 
\ Dénia. . — 

Il leur remet un parchemin scellé. 

Voici l'ordre écrit de ma main. — 
F.nfin , sans éconter sa plainte chimérique, 



36 ROY BLAS. 

Vous le vendrez en mer aux corsaires d'Afrique. 
Mille piastres pour vous. Faites vite à présent. 

Les trois alguazils s'inclinent et sortent. 

DON CÉSAR, achevantde ranger ses ducats. 

Rien n'est plus gracieux et plus divertissant 
Que des écus à soi qu'on met en équilibre. 

Il fait deux parts égales et se tourne vers Ruy Blas. 

Frère , voici ta part. 

RUY BLAS. 

Comment ! 

DON CÉSAR , lui montrant une des deux piles d'or. 

Prends ! viens ! sois libre î 

DON SALLUSTE , qui les observe au fond du théâtre , à pari 

Diable ! 

BUY BLAS , secouant la tête en signe de refus. 

Non. C'est le cœur qu'il faudrait délivrer. 
Non , mon sort est ici. Je dois y demeurer. 

DON CÉSAR. 

Bien. Suis la fantaisie. Es-lu foU? suis-je sage ? 
Dieu le sait. 



ACTE I , SCENE III. 57 

n ramasse l'argent et le jette dans le sac qu'il empoche. 



^^N SAI 



SALLUSTE , au fond du théâtre, à part, et les observant 
toujours. 



A peu près même air , même visage. 
DON CÉSAR , à Ruy Blas. 



Adieu. 



Ta main ! 



Ils se serrent la main. Don César sort sans voir don Sallusle , 
qui se tient à l'écart. 



5S RUY IJLAS. 

SCÈNE QUATRIÈME. 
RUY BLAS. DON SALLUSTE, 

DON SALLUSTE. 

RuyBlas? 
RUY BLAS, se retournant vivemenl. 
Monseigneur? 

DON SALLUSTE. 

Ce matin 
Quand vous êtes venu , je ne suis pas certain 
S'il faisait jour déjà? 

RUY BLAS. 

Pas encore. Excellence. 
J'ai remis au portier voire passe en silence , 
Et puis je suis monté. 

DON SALLUSTE. 

Vous étiez en manteau ? 

RUY BLAS. 

l)ui, iiionscii,'neur. 



( 



ACTE I, SCÈNE IV. 50 

DON SALLUSTE. 

Personne en ce cas au chàieau 
a vu perler celte livrée encore ? 

RUY BLAS. 

Ni personne à Madrid . 

SALLCSTE, désignant du doigt la porte par où est sorti 
don César. 

C'est fort bien. Allez clore 
Celte porte. Quittez cet habit. 

Ruy Blas dépouille son surtout de livrée et le jette sur un 
fauteuil. 

Vous avez 
Une belle écriture , il me semble. — Écrivez : 

Il fait signe à Ruy Blas de s'asseoir à la table où sont les 
plumes et les écritoires. Ruy Blas obéit. 

Vous m'allez aiijonrd'hui servir de secrétaire. 

D'abord, un billet doux, — je ne veux rien vous taire, — 

Ponr nia reine d'amour, pour dona Praxedis , 

Ce démon que je crois venu du paradis. 

— Là , je dicte, c Un danger lerrible est sur ma léle. 

< Ma reine seule — peut conjurer la tempête, 

« En venant me trouver ce soir dans ma maison. 
« Sinon , je suis perdu. Ma vie et ma raison 

< El mon cœur, je mets tout à ses pieds que je baise. > 



40 RUT BLAS. 

Il rit et s'interrompt. 

Un danger ! la tournure, au fait, n'est pas mauvaise 

Pour l'attirer chez moi. C'est que j'y suis expert. 

Les femmes aiment fort à sauver qui les perd. 

— Ajoutez : — c Par la porte au bas de l'avenue , 

< Vous entrerez la nuit sans être reconnue. 

« Quelqu'un de dévoué vous ouvrira. » — D'honneur, 

C'est parfait. — Ah ! signez. 

RUY BLAS. 

Votre nom , monseigneui 

DON SALLUSTE. 

Non pas. Signez César. C'est mon nom d'avenlure. 

RUY BLAS, après avoir obéi. 
La dame ne pourra connaître l'écriture? 

DON SALLUSTE. 

Bahl le cachet suffît. J'écris souvent ainsi. 
Huy Blas, je pars ce soir, et je vous laisse ici. 
J'ai sur vous les projets d'un ami très-sincère. 
Votre état va changer, mais il est nécessaire 
De m'obéir en tout. Comme en vous j'ai trouve 
Un serviteur discret, fidèle et réservé... 

nUY DLAS, sMnclinanl. 
Monseigneur ! 



ACTt; I, SCf.M. IV, -il 

DON SALLUSTE, continuant. 
Je veux vous faire un destin plus large. 
RU¥ BLAS , montrant le billet qu'il vient d'écrire. 
Où faut-il adresser la lettre ? 

DON SALLUSTE. 

Je m'en charge. 
S'approchant de Ruy Blas d'un air significatif. 
Je veux votre bonheur. 
Uq silence. Il fait signe à Ruy Blas de se rasseoir à table. 

Écrivez : — t Moi, Ruy Blas, 

< Laquais de monseigneur le marquis de Finlas, 
« En toute occasion , ou secrète ou publique , 

< M'engage à le servir comme un bon domestique. > 

Ruy Blas obéit. 

— Signez. De votre nom. La date. Bien. Donnez. 

Il ploie et serre dans son portefeuille la lettre et le papier que 
Ruy Blas vient d'écrire. 

On vient de m'apporter une épée. Ah ! tenez , 
Elle est sur ce fauteuil. 

Il désigne le fauteuil sur lequel il a posé l'cpée et le chapeau. 
Il y va et prend l'épée. 

5. 




4i. RUY BLAS. 

L'écharpe est d'une soie 
Peinte et brodée au goût le plus nouveau qu'on voie. 

Il lui fait admirer la souplesse du lissu. 

Touchez. — Que dites-vous, Ruy Blas , de cette fleur ? 
La poignée est de Gil , le fameux ciseleur, 
Celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles, 
Dans un pommeau d'épée une boîte à pastilles. 

Il passe au cou de Ruy Blas l'écharpe à laquelle est 
attachée l'épée. 

Mettez-la donc. — Je veux en voir sur vous l'effet. 

— Mais vous avez ainsi l'air d'un seigneur parfait ! 

Écoutant. 

On vient... oui. C'est bientôt l'heure où la reine passe. — 

— Le marquis del Basto ! — 

La porte du fond sur la galerie s'ouvre. Don Salluste détache 
son manteau et le jette vivement sur les épaules de Ruy 
Blas, au moment où le marquis del Basto parait; puis il va 
droit au marquis, en entraînant avec lui Ruy Blas stupéfait. 




ACTE I, SCENE V. 43 

SCÈNE CINQUIÈME. 

DON SALLUSTE , RUY BLAS , DON PAMFILO 
D'AVÂLOS, MARQUIS DEL BASTO. — Puis LE 
MARQUIS DE SANTA -CRUZ. — Puis LE 
COMTE D'ALBE. — Puis toute la cour. 

DON SALLUSTE, au marquis del Basto. 

Souffrez qu'à votre grâce 
Je présente, marquis, mon cousin don César, 
Comte (le Garofa près de Velalcazar. 

RUY BLAS , à part. 
Ciel! 

DON SALLUSTE, bas à Ruy Blas. 

Taisez-vous ! 

LE MARQUIS DEL BASTO , Saluant Ruy Blas. 

Monsieur... charmé. 

Il lui prend la main , que Ruy Blas lui livre avec embarras. 

DON SALLUSTE, bas à Ruy Blas. 

Laissez-vous faire. 
Saluez! 



A* RUV ULAS. 

Ruy Blas salue le marquis, 
LE MARQUIS DEL BASTO, à Ruy Blas. 

J'aimais fort madame voire mère. 
Bas à don Sallusle , en lui montrant Ruy Blas. 
Bien changé ! Je l'aurais à peine reconnu. 
DON SALLUSTE, bas au marquis. 

Dix ans d'absence ! 

1 

LE BIARQUIS DEL BASTO, de même. 

Au fait! 

DON SALLUSTE, frappant sur Pépaule de Ruy Blas. 

Le voilà revenu ! 
Vous souvienl-il , marquis? oli ! quel enfant prodigue ! 
Comme il vous répandait les pistoles sans digue! 
Tous les soirs danse et fêle au vivier d'Apollo, 
Et cent musiciens faisant rage sur l'eau ! 
A tous moments , ^alas , masques , concerts, fredaines, ' 
Éblouissant Madrid de visions soudaines! 

— En trois ans, ruiné î — c'était un vrai lion. 

— Il arrive de l'Inde avec le galion. 

RL'Y BLAS, avec embarras. 
Seigneur... 




ACTE I, SCÈNE V. ^S 

DON SALLUSTE, gaiement. 

Appelez-moi cousin , car nous le sommes. 
Les Bazan sont, je crois, d'assez francs gentilshommes. 
Nous avons pour ancêtre Iniguez d'Iviza. 
Son petit-fils , Pedro de Bazan , épousa 
Marianne de Gor. Il eut de Marianne 
Jean, qui fut général de la mer Océane 
Sous le roi don Philippe , et Jean eut deux garçons 
Qui sur notre arbre antique ont greffé deux blasons. 
Moi, je suis le marquis de Finlas; vous, le comte 
DeGarofa. Tous deux se valent si l'on compte. 
Par les femmes. César, notre rang est égal. 
Vous êtes Aragon , moi je suis Portugal. 
Voire branche n'est pas moins haute que la nôtre : 
Je suis le fruit de l'une, et vous la fleur de l'autre. 

RUTf BLAS, à part. 
Où donc m'entraîne- t-il? 

Pendant que don Salluste a parlé , le marquis de Sanla-Cruz, 
don Alvar de Bazan y Benavides , vieillard à moustache 
blanche et à grande perruque , s'est approché d'eux. 

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ , à don Salluste. 

Vous l'expliquez fort bien. 
^ il est votre cousin , il est aussi le mien. 

DON SALLUSTE. 

C'est vrai , car nous avons une même origine , 



ifi KUY BLAS. 

Monsieur de Santa-Cruz. 

Il lui présente Riiy Blas. 

Don César. 

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. 

J'imagine 
Que ce n'est pas celui qu'on croyait mort. 

DON SALLUSTE. 

Si fait. 

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. 

Il est donc revenu? 

nON SALLUSTE, 

Des Indes. 
LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, examinant Ruy bUs. 
En effet! 

HON SALLUSTE. 

V(ms le reconnaissez? 

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ. 

Pardieii ! je l'ai vu naître ! 




ACTE I, SCÈNE V. 47 

DON SALLUSTE , bas à Ruy Blas. 

Le bon homme est avengle et se défend de l'être, 
Il vous a reconnu pour prouver ses bons yeux. 

LE MARQUIS DE SANTA-CRUZ, tendant la main à Ruy Blas. 

Touchez là , mon cousin. 

RU\ BLAS, s'inclinant. 

Seigneur... 

LE MARQDIS DE SANTA-CRUZ, bas à don Salluste et lui 
montrant Ruy Blas. 

On n'est pas mieux. 

A Ruy Blas. 

Charmé de vous revoir î 

DON SALLUSTE , bas ail marquis et le prenant à part. 

Je vais payer ses dettes. 
Vous le pouvez servir dans le poste où vous êtes. 
Si quelque emploi de cour vaquait en ce moment , 
Chez le roi , — chez la reine... — 

LE MARQUIS DE SANTA-CRCZ , bas. 

Un jeune homme charmant! 
J y vais songer. — Et puis il est de la famille. 



48 RUY BLAS. 

DON SALLUSTE, bas. 

Vous avez tout crédit au conseil de Castille, 
Je vous le recommande. 

H quitte le marquis de Santa-Cruz , et va à d'autres seigneurs 
auxquels il présente Ruy Blas. Parmi eux le comte d'Albe , 
très-superbement paré. 

Don Sallusle leur présentant Ruy Blas. 

Un mien cousin, César, 
Comte de Garofa , près de Velalcazar. 

Les seigneurs échangent gravement des révérences avec 
Ruy Blas interdit. 

Don Salluste, au comte de Ribagorza. 

Vous n'étiez pas hier au ballet d'Alalante? 
Lindamire a dansé d'une façon galante. 

Il s'extasie sur le pourpoint du comte d'Albe. 

C'est très-beau , comte d'Albe î 

Lt COMTE d'aLBE. 

Ah ! j'en avais encor 
Un plus beau. Satin rose avec des rubans d'or. 
Malalobos me Ta volé. 

UN niMSsrFU de COLIi , au foud du ihcàlre. 

La reine approche ! 



ACTE I, SCÈNE V. 49 

Prenez vos rangs , messieurs. 

Les grands rideaux de la galerie vitrée s'ouvrent. Les sei- 
gneurs s'échelonnent près de la porte , des gardes font la 
haie. Ruy Blas, haletant, hors de lui, vient sur le devant 
du théâtre comme pour s'y réfugier. Don Salluste l'y suit. 

DON SALLUSTE, bas à Ruy Blas. 

Est-ce que, sans reproche, 
Quand voire sort grandit, votre esprit s'amoindrit? 
Réveillez-vous , Ruy Blas. Je vais quitter Madrid. 
Ma petite maison , près du pont , où vous êtes, 
— Je n'en veux rien garder, hormis les clefs secrètes, — 
Ruy Blas, je vous la donne, et les muets aussi. 
Vous recevrez bientôt d'autres ordres. Ainsi 
Faites ma volonté , je fais votre fortune. 
Montez, ne craignez rien, car l'heure est opportune. 
La cour est un pays où l'on va sans voir clair. 
&Iarchez les yeux bandés; j'y vois pour vous, mon cher! 

De nouveaux gardes paraissent au fond du théâtre. 

I^H l'huissier, à haute voix. 

^S reine! 



I 



RUY BLAS, à part. 
La reine! ah! 



reine, vêtue magnifiquement, paraît, entourée de dames 
et de pages, sous un dais de velours écarlate porté par 
quatre gentilshommes de chambre, tête nue. Ruy Blas, 
• ffaré, la regarde comme absorbé par celte resplendissante 

6 



SO RUY BLAS. 

vision. Tous les grands d'Espagne se couvrent , le marquis 
de! Basto, le comte d'Albe, le marquis de Santa-Cruz, don 
Salluste. Don Salluste va rapidement au fauteuil , et y 
prend le chapeau qu'il apporte à Ruy Blas. 

DON SALLUSTE, à Ruy Blas en lui mettant le chapeau sur 
la tête. 

# 

Quel vertige vous gagne? 

Couvrez-vous donc , César, vous êtes grand d'Espagne. 

RUY BLAS, éperdu, bas à don Salluste. 

Et que m'ordonnezvous, seigneur, présenlemenl? 

DON SALLUSTE, lui montranf la reine qui traverse lentement 
la galerie. 

De plaire à celte femme el d'être son amant. 



FIN DU PREMIER ACTE. 



1 



ACTE DEUXIEME. 



LA REINE D'ESPAGNE, 



PERSONNAGES 



LA REINE. 

RUY BLAS. 

DON GURITAN. 

CASILDA. 

LA DUCQESSE DALBUQUERQUE. 

UN HUISSIER DE CHAMBRE. 

DUÈGNES , PAGES, GARDES. 




ACTE DEUXIEME, 



rn Mion contigti à in chambre à coucher de la reine- A gauche, une 
petlle porlc «tonnanl dans cette chambre. A droite , sur un pan 
coupé, une autre porte donnant dans les appartements extérieurs. 
Au fond , de grandes fenêtres ouvertes. C'est l'après-midi d'une 
belle journée d'été. Grande table. Fauteuils. Une figure de sainte, 
rirhemenl enchâssée., est adossée au mur; au bas on lit : Santa 
jV " fA. Au côté opposé est une madone devant laquelle 

b: 1)6 d'or. Près de la madone , un portrait en pied du 

ru. li. 

Au lever du rideau, la reine dona Maria de Neubourg est dans 
iiMcoln, assise à côté d'une de ses femmes, jeuneet jolie hUe. La 
reine est vêtue de blanc, robe de drap d'argent. Elle brode et 
s'interrompt par moments pour causer. Dans le coin opposé est 
assise, sur une chaise à dossier, dona/Juana de la Cueva, du- 
chesse d'Albuquerque,camerera mayor, une tapisserie à la main; 
vieille femme en noir. Près de la duchesse, à une table, plusieurs 
duègnes, travaillant â des ouvrages de femmes. Au fond, se tient 
don Guritan, comte d'Onate, majordome, grand , sec , mousta- 
ches grises, cinquante-cinq ans environ; mine de vieux militaire, 
quoique têtu avec une élégance exagérée et qu'il ait des rubans 
jusque «or les souliers. 



SCENE PREMIERE. 

LA REINE, LA DUCHESSE D'ALBUQUERQUE , 
DON GURITAN, CASILDA, duègnes. ^ 

LA REINE. 

Il esl parti pourtant! Je devrais être à l'aise ; 
Eh bien non ! ce marquis de Finîas! il me pèse \ 
Cet liommc-là me hait. 

6. 



»4 RU Y BLAS. 

CASILDA. 

Selon voire sou^wit 
N'est-il pas exilé ? 

LA REINE. 

Cet homme-là me hait. 

CASILDA. 
LA REINE. 



Votre Majesté... 



Vrai! Casilda, c'est étrange, 
Ce marquis est pour moi comme le mauvais ange. 
L'autre jour, il devait partir le lendemain , 
Et, comme à l'ordinaire , il vint au baise-raam. 
Tous les grands s'avançaient vers le trône à la file ; 
Je leur livrais ma main , j'étais triste et tranquille , 
Regardant vaguement, dans le salon obscur. 
Une bataille au fond peinte sur un grand mur. 
Quand tout à coup , mon œil se baissant vers la table, 
Je vis venir à moi cet homme redoutable ! 
Sitôt que je le vis, je ne vis plus que lui. 
Il venait à pas lents, jouant avec l'étui 
D'un poignard dont parfois j'entrevoyais la lame, 
Grave, et m'éblouissant de son regard de flamme. 
Soudain il se courba , souple et comme rampant... — 
Je sentis sur ma main sa bouche de serpent! 




ACTE II, SCÈNE I. W 

CASILDA. , 

I! rendait ses devoirs: — rendons-nous pas les nôtres? 

LA REINE. 

ba lèvre n'était pas comme celle des autres. 
C'est la dernière fois que je l'ai vu. Depuis, 
J'y pense très-souvent. J'ai bien d'autres ennuis, 
C'est égal , je me dis : — L'enfer est dans celte âme. 
Devant cet homme-là je ne suis qu'une femme. — 
Dans mes rêves , la nuit, je rencontre en chemin 
Cet effrayant démon qui me baise la main ; 
Je vois luire son œil d'oîi rayonne la haine ; 
Et, comme un noir poison qui va de veine en veine, 
Souvent, jusqu'à mon cœur qui semble se glacer. 
Je sens en longs frissons courir son froid baiser ! 
Que dis-tu de cela? 

CASILDA. 

Purs fantômes, madame. 

LA REINE. 

Au (Ali , j'ai des soucis bien plus réels dans l'âme. 

A part. 
Oh! ce qui me tourmente, il faut 1» leur cacher î 

A Casilda. 
Dis-moi, ces mendiants qui n'osaient approcher... 



36 RUY BLAS. 

CASILDA, allant à la fenêtre. 
Je sais, madame, ils sont encor là , dans la place. 

LA REINE. 

Tiens! jette-leur ma bourse... 

Casilda prend la bourse et va la jeter par la fenêtre. 
CASILDA. 

Oh ! madame , par grâce , 
Vous qui faites l'aumône avec tant de bonté , 

Montrant à la reine don Guritan, qui, debout et silenciem 
au fond de la chambre , fixe sur la reine un œil plein d'ado- 
ration muette. 

Ne jetlerez-vous rien au comte d'Onate? 

Rien qu'un mot ! — un vieux brave ! amoureux sous l'armure 

D'autant plus tendre au cœur que l'écorce est plus dure ! 

LA REINE. 

Il est bien ennuyeux ! 

CASILDA. 

J'en conviens. — Parlez-lui 1 
LA REINE , se tournant vers don Gurilau. 
Bonjour , comte ! 



ACTE II, SCÈNE I. 57 

f>on Gurilan js'approche avec trois'révérences , et vient baiser 
11 soupiraDt la main de la reine, qui le laisse faire d'un air 
indifférent et distrait. Puis, il retourne à sa place, à côté 
du siège de la camerera major. 

DON GURITÂN, en 86 retirant, bas à Casilda. 

La reine est charmante aujourd'hui! 

CASILDA, lejregardant s'éloigner. 

Oh ! le pauvre héron î près de l'eau qui le tente , 
Il se tient. 11 attrape, après un jour d'attente. 
Un bonjour, un bonsoir, souvent un mot bien sec, 
Et s'en va tout joyeux , celte pâture au bec. 

LA REINE, avec un sourire triste. 
Tais-toi! 

CASILDA. 

Pour être heureux , il suffit qu'il vous voie ! 
Voir la reine, pour lui cela veut dire : -7- joie! 

S'eitasiant sur une boite posée sur un guéridon. 

Oli ! la divine boîte ! 

LA REINE. 

Ah ! j'en ai la clef là. 

CASILDA. 

Lu bois de calambour est exquis ! 



»8 RUY BLAS. 

LA REINE , lui présentant la clef. 

Ouvre-la. 
Vois : — je l'ai fait emplir de reliques , ma chère ; 
Puis je vais l'envoyer à Neubourg, à mon père ; 
Il sera très-content ! — 

Elle rêve un instant, puis s'arrache vivement de sa rêverie. 

A part. 

Je ne veux pas penser ! 
Ce que j'ai dans l'esprit, je voudrais le chasser. 

A Casilda. 

Va chercher dans ma chambre un livre... — je suis folle ! 
Pas un livre allemand! tout en langue espagnole. 
Le roi chasse. Toujours absent. Ah! quel ennui ! 
En six mois, j'ai passé douze jours près de lui. 

CASILDA. 

Épousez donc un roi pour vivre de la sorte! 

La reine retombe dans sa rêverie, puis en sort de nouveau 
violemment et comme avec effort. 

LA REINE. 

Je veux sortir! 

A ce mol, prononcé impélueusemenl par la reine, la duchesse 
d'Albu(iuerquc, qui est jusqu'à ce moment r'>«'''' <<nmobi|e 




ACTE II, SCÈNE I. 59 

ir son siège, lève la tête, puis se dresse debout et fait une 
profonde révérence à la reine. 

LA DUCHESSE D*ALBUQUERQCE , d'une voix brève et durp. 

H faut, pour que la reine sorte , 
Que chaque porte soit ouverte, — c'est réglé. 
Par un des grands d'Espagne ayant droit à la clé. 
Or, nul d'eux ne peut être au palais à cette heure. 

LA REINE. 

Mais on m'enferme donc ! mais on veut que je meure , 
Duchesse, enfin! 

LA DDCHESSE , avec une nouvelle révérence. 

Je suis camerera mayor, 
Et je remplis ma charge. 

Elle se rassied. 
LA REINE, prenant sa tête à deux mains, avec désespoir, à part. 

Allons ! rêver encor ! 
Non! 

Haut. 

— Vite! un lansquenet! à moi, toutes mes femmes! 
Une tahle, et jouons! 

LA DUCHESSE , aux duègnes. 

Ne bougez pas, mesdames. 



W nu Y LLAS. 

Se levant et faisant la révérence à la reine. 

Sa Majesté ne peut, suivant l'ancienne loi, 
Joiier qu'avec des rois ou des parents du roi. 

LA REINE , avec emportement. 
Eh bien ! faites venir ces parents. 

CASlLDA , à part, regardant la duchesse. 

Oh ! la duègne ! 
LA DUCHESSE, avec un «igné de croix. 

Dieu n'en a pas donné, madame, au roi qui règne. 
La reine mère est morte. Il est seul à présent. 

LA REINE. 

Qu'on me serve à goûter ! 

CASILDA. 

Oui , c'est Irès-amusniii. 

LA REINE. 

Casilda , je t'invite. 

CASILDA, à part, regardant la camerera. 
Oh I respectable aïeule ! 



I A DUCHESSE , avec une révérence. 

Quand le roi n'est pas là , la reine mange seule. 

Elle se rassied. 

LA REINE , poussée à bout. 

Ne pouvoir — mon Dieu ! qu est-ce que je ferai? — 
Ni sortir , ni jouer , ni manger a mon gré ! 
Vraiment, je meurs depuis un an que je suis reine. 

CASILDA , à part , la regardant avec compassion. 

Tauvre femme ! pa.sser tous ses jours dans la gêne. 
Au fond de celte cour insipide ! et n'avoir 
D'autre distraction que le plaisir de voir, 
Au bord de ce marais à l'eau dormante et plate , 

Regardant don Guritan toujours immobile et debout au fond 
de la chambre. 

In vieux comte amoureux rêvant sur une patte ! 

Ij^k LA REINE , à Casilda. 

Que faire? voyons! cherche une idée. 

CASILDA. 

Ah ! tenez ! 
l'absence du roi c'est vous qui gouvernez, 
kites, pour vous distraire, appeler les ministres ! 

VICTOR HDGO. 7 



«2 RUY BLAS. 

LA REINE , haussant les épaules. 

Ce plaisir ! — avoir là huit visages sinistres 
Me parlant de la France et de son roi caduc, 
De Rome, et du portrait de monsieur l'archiduc , 
Qu'on promène à Burgos , parmi des cavalcades , 
Sous un dais de drap d'or porté par quatre alcades ! 
— Cherche autre <;hose. 

CASILDA. 

Eh bien ! pour vous désennuyer , 
Si je faisais monter quelque jeune écuyer? 

LA REINE. 

Casilda ! 

CASILDA. 

Je voudrais regarder un jeune homme , 
Madame ! cette cour vénérable m'assomme. 
Je crois que la veillesse arrive par les yeux , 
Et qu'on vieillit plus vile à voir toujours des vieux! 

LA REINE. 

Ris, folle! — Il vient un jour où le cœur se rcploic. 
Comme on perd le sommeil, enfant, on perd la joie. 

Pensive. 

Mon bonheur , c'est ce coin du parc où j'ai le droit 
D'aller seule. 



ACTE II , SCI 



CASILDA. 



Oh ! le beau bonheur, Taimable endroit ! 
pîéges sont creusés derrière tous les marbres. 
Oq ne voit rien. Les murs sont plus hauts que les 

K [arbres. 

LA REINE. 
! je voudrais sortir parfois ! 

CASILDA , bas. 

Sortir ! Eh bien , 
Madame, écoulez-moi. Parlons bas. Il n'est rien 
De tel qu'une prison bien austère et bien sombre 
Pour vous faire chercher et trouver dans son ombre 
Ce bijou rayonnant nommé la clef des champs. 
— Je l'ai ! — Quand vous voudrez, en dépit des mé- 
Je vous ferai sortir, la nuit, et par la ville, [chants, 
Nousirons! 

LA REmi:. 

Ciel ! jamais ! tais-toi ! 

CASILDA. 

C'est très-facile ! 

LA REINE. 

*aix ! 




6* RLY BLAS. 

Elle s'éloigne un peu de Casilda et retombe dans sa réveri. 

Que ne suis-je encor, moi qui crains tous ces grand 
Dans ma bonne Allemagne avec mes bons parents ! 
Comme, ma sœurel moi, nous courions dans les herbes 
Et puis des paysans passaient, traînant des gerbes ; 
Nous leur parlions. C'était charmant. Hélas! un soir, 
Un homme vint , qui dit : — Il était tout en noir. 
Je tenais par la main ma sœur, douce compagne. — m 
« Madame, vous allez être reine d'Espagne. > ■ 

Mon père était joyeux et ma mère pleurait. 
Ils pleurent tous les deux à présent. — En secret 
Je vais faire envoyer cette boîte à mon père , 
Il sera bien content. — Vois, tout me désespère. 
Mes oiseaux d'Allemagne, ils sont tous morts; 

Casilda fait le signe de tordre le cou à des oiseaux, en regar- 
dant de travers la camerera. 

Et puis 

On m'empêche d'avoir des fleurs de mon pays. 
Jamais à mon oreille un mot d'amour ne vibre. 
Aujourd'hui je suis reine. Autrefois j'étais libre ! 
Comme tu dis, ce parc est bien triste le soir, 
Et les murs sont si hauts qu'ils empêchent de voir. 
— Oh ! l'ennui ! — 

On entend au dehors un chant éloigné. 
Qu'est ce bruit ? 

CASILDA. 

Ce sont (les lav;iiKiièri 



ACIt li, sti-M 



[ui passent en chantant , là-bas, dans les bruyères. 

,.e chant se rapproche. On distingue les parole». La reine 
écoute avidement. 



VOIX DU DEHORS. 

A quoi bon entendre 
Les oiseaux des bois? 
L'oiseau le plus tendre 
Chante dans ta voix. 

Que Dieu montre ou voile 
Les astres des cieux ! 
La plus pure étoile 
Brille dans tes yeux. 

Qu'avril renouvelle 
Le jardin en fleur ! 
La fleur la plus belle 
Fleurit dans ton cœur. 

Cet oiseau de flamme, 
Cet astre du jour , 
Celte fleur de l'àme 
S'appelle l'amour ! 

Les voix décroissent et s'éloignent. 

LA REINE, rêveuse. 

L'amour ! — oui , celles-là sont heureuses. — Leur voix 
Leur chant me fait du mal et du bien à la fois. 



LA DUCDESSE , aux duègnes. 



les femmes dont le chant importune la reine 
lu on les chasse ! 



7. 



66 RUY BLAS. 



LA REINE, vivement. 



Comment! on les entend à peine. 
Pauvres femmes! je veux qu'elles passent en paix, 
Madame. 

A Casilda en lui montrant une croisée au fond. 

Par ici le bois est moins épais; 
Cette fenêtre-là donne sur la campagne; 
Viens , tâchons de les voir. 

Elle se dirige vers la fenêtre avec Casilda. 
LA DUCHESSE, se levant, avec une révérence. 

Une reine d'Espagne 
Ne doit pas regarder à la fenêlre. 

LA REINE, s'arrêtent et revenant sur ses pas. 

Allons! 
Le beau soleil couchant qui remplit les vallons , 
La poudre d'or du soir qui monte sur la route , 
Les lointaines chansons que toute oreille écoute. 
N'existent plus pour moi ! j'ai dit au monde adieu. 
Je ne puis môme voir la nature de Dieu ! 
Je ne puis même voir la liberté des autres! 

LA DUCHESSE, faisant signe aux assistants de sortir. 
Sortez, c'est aujourd'hui le jour des saints apôtres* 



ACTE II, SCÈNE I. 67 

Casilda fait quelques pas vers la porte; la reine l'arrête. 

LA REINE. 

Tu me quittes? 

CASILDA, montrant la duchesse. 

Madame, on veut que nous sortions. 
LA DUCHESSE , saluant la reine jusqu'à terre, 
faut laisser la reine à ses dévotions. 

Toussortent avec de profondes révérences. 



„ SCENE DEUXIEME. 

LA REINE, seule. 

A ses dévotions? dis donc à sa pensée ! j 

Où la fuir maintenant? seule! ils m'ont tous laissée. ■ 
Pauvre esprit sans flambeau dans un chemin obscur : 

Révanl. 

Oh ! cette main sanglante empreinte sur le mur ! 
Il s'est donc blessé? Dieu ! — mais aussi c'est sa faui 
Pourquoi vouloir franchir la muraille si haute? 
Pour m'apporler les fleurs qu'on me refuse ici , 
Pour cela, poui* si peu , s'aventurer ainsi ! 
C'est aux pointes de fer qu'il s'est blessé sans doute. 
Un morceau de dentelle y pendait. Une goutte 
De ce sang répandu pour moi vaut tous mes pleurs. 

S^eDfoDçant dans sa rêverie. 

Chaque fois qu'à ce banc je vais chercher les fleurs , 
Je promets à mon Dieu, dont l'appui me délaisse. 
De n'y plus retourner. J'y retourne sans cesse. 

— Mais lui ! voilà trois jours qu'il n'est pas revenu. 

— Blessé ! — qui que lu sois, ô jeune homme inconnu ! 
Toi qui, me voyant seule et loin de ce qui m'aime. 
Sans me rien demander, sans rien espérer même. 
Viens à moi , sans compter les périls où tu cours ; 
Toi qui verses ton sang, loi qui risques tes jours 
Pour donner une fleur à la reine d Espagne; 



«f ACTE II, SCÈNE II. 69 

ui que tu sois, ami dont Tombre m'accompagne, 
Puisque mou cœur subit une inflexible loi, 
Sois aimé par ta mère et sois béni par njoi ! 

t Vivement et portant ia main à son cœur. 
Oh ! sa lettre me brûle ! — 
Retombant dans sa rêverie. 
K E^t Tautre! l'implacable 

îftallusle ! le sort me protège et m'accable. 
En mémo temps qu'un ange un spectre affreux me suit ; 
Et , sans les voir, je sens s'agiter dans ma nuit, 
Pour ra'amener peut-être à quelque instant suprême, 
Un homme qui me hait près d'un homme qui m'aime. 
L'un me sauvera- t-il de l'autre? Je ne sais. 
Hélas ! mon destin flotte à deux vents opposés. 
Que c'est faible une reine et que c'est peu de chose ! 
Prions. 

Elle s'agenouille devant la madone. 

— Secourez-moi, madame! car je n'ose 
Élever mon regard jusqu'à vous! 
Elle s^inlerrompt. 

— mon Dieu ! 
La dentelle , la fleur, la lettre , c'est du feu ! 

Elle met la main dans sa poitrine et en arrache une lettre 
froissée , un bouquet desséché de petites fleurs bleues et un 
morceau de dentelle taché de sang qu'elle jette sur la table, 
puis elle retombe à genoux. 

Vierge ! astre de la mer ! Vierge ! espoir du martyre ! 
Aidez-moi î — 



70 RDY BL.ivS. 

S'interrompant. 

Cette lettre ! 
Se tournant à demi vers la table. 

Elle est là qui m^attire. 
S'agenouillant de nouveau. 

Je ne veux plus la lire! — reine de douceur! 
Vous qu'à tout affligé Jésus donne pour sœur ! 
Venez, je vous appelle! — 

Elle se lève, fait quelques pas vers la table, puis s'arrête, 
puis enfin se précipite sur la lettre , comme cédant à une 
attraction irrésistible. 

Oui, je vais la relire 
Une dernière fois ! Après , je la déchire ! 

Avec un sourire triste. 

Hélas! depuis un mois je dis toujours cela. 

Elle déplie la lettre résolument et lit. 

f Madame,sous VOS pieds,dans l'ombre, un homme est là 
u Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile ; 
« Qui souffre, ver de terre amoureux d'une étoile; 
« Qui pour vous donnera son âme, s'il le faut; 
c Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut. > 

Elle pose la lettre sur la table. 

Quand l'âme a soif, il faut qu'elle se désaltère , 
Fôt-ce dans du poison! 

Elle remet la lettre et la dentelle dans sa poitrine. 

Je n'ai rien sur la terre. 



ACTE II, SCÈNE II. 



Mais enfin il faut bien que j'aime quelqu'un, moi! 

Oh! s'il avait voulu, j'aurais aimé le roi. 

Mais il me laisse aussi , — seule , — d'amour privée. 

La grande porte s'ouvre à deux battants. Entre un huissier de 
chambre en grand costume. 

l'huissier , à haute voix. 

re du roi ! ,, 

REINE , comme réveillée en sursaut , avec un cri de joie. 

Du roi ! je suis sauvée ! 



RUY FiLAS. 



SCENE TROISIEME. 



LA REINE, LA DUCHESSE D'ALBUQUERQII 
CASILDA, DON GURITAN, femmes de la reim , 
PAGES, RUY BLAS. 

Tous entrent gravement. La duchesse en télé, puis les femni' 
Ruy Blas reste au fond du théâtre. Il est magnifiquement 
vêtu. Son manteau tombe sur son bras gauche et le cache. 
Deux pages, portant sur un coussin de drap d'or la lettre 
du roi, viennent s'agenouiller devant la reine , à quelques 
pas de distance. 

RUY BLAS, au fond du théâtre, à part. 
Où suis-je ?— Quelle est belle !-0h! pourqui suis-jc i( 

LA REINE, à part. 

C'est un secours du Ciel ! 

Haut. 

Donnez- vite!... 

Se tournant vers le portrait du roi. 

Merci , 
Monseigneur! 

A la duchesse. 

D*où me vient cette lettre? 



ACTF, II, scî;Nr, m. 



LA DUCHKSSE. 

ijuez (»n \c lui clinssc. 

LA REINE. 



Madame , 



Du fond de l'âme 
lui rends grAce. Il a compris qu'en mon ennui , 
ivais besoin d'un mot d'amour qui vînt de lui ! 
lis donnez-donc. 

LA DUCHESSE , avec une révérence , montrant la lettre. 

L'usage, il faut que je le dise, 
tut que ce soit d'ahord moi qui l'ouvre et la lise. 

LA REINE. 

encore ! — Eh bien , lisez! 

La duchesse prend la lettre et la déplie lentement. 
r.ASiLDA , à part. 

Voyons le billet doux. 

LA DUCHESSE, lisant. 

t Madame, il fait grand vent et j'ai tué six loups, 
f Signé, Carlos. > 

LA REINE, à part. 

Hélas : 



'^ RUY BLA.S. 

DON GCRlTAN, à la duchcsse. 
C'est tout? 

LA DUCHESSE. 

Oui , seigneur comte. 

CASILDA, à part. 

Il a tué six loups ! comme cela vous monte 
L'imaginalion! Voire cœur est jaloux, 
Tendre, ennuyé, malade? — Il a tué six loups! 

LA DUCHESSE, à la reine en lui présentant la lettre. 
Si sa majesté veut?... 

LA REINE, la repoussant. 

Non. 

CASILDA , à la duche««e. 

C'est bien tout? 

LA DUCHESSE. 

Sans doute. 
Que faut-il donc de plus? notre roi chasse; en route 
Il écrit ce qu il tue avec le temps qu'il fait. 
C'est fort bien. 

Examinant de nouveau la Ictin*. 




f 



ACTE 11 , SCÈNE lll. 75 

11 écrit? non, il dicte. 

REIME , lui arrachant la leltre et rexaminant à sou tour. 

En effet , 
n'est pas de sa main. Rien que sa signature ! 



Elle Pexamine avec plus d'attention et parait frappée de 
^^ stupeur. A part. 

^Hst-ce une illusion ? c'est !a même écriture 
^Hue celle de la leltre ! 

1 



e désigne de la main la lettre qu'elle vient de cacher sur son 
cœur. 



Oh? qu'est-ce que cela^ 
A la duchesse. 
Où donc est le porteur du message? 

LA bUCHESSE, montrant Ruy Blas. 

Il est là. 
LA REINE, se tournant à demi vers Ruy Blas. 
jeune homme ? 

LA DUCUESSE. 

C'est lui qui l'apporte en personne. 
Un nouvel écuyer que sa majesté donne 
la reine. Un seigneur que de la part du roi 
msieur de Santa-Cruz me recommande, à moi. 



LA REINE. 

Son nom? 

L\ DUCHESSE. 

C'est le seigneur César de Bazan , conilc 
De Garofa. S'il faut croire ce qu'on raconte. 
C'est le plus accompli gentilhomme qui soit. 

LA REINE. 

Bieiî. Je veux lui parler. 

A Ruy HIas. 
Monsieur... 

KUY HLAS, .1 part, tressaillant. 

Elle ni" '♦ " 
Elle me parle! Dieu! je tremble. 

LA DUCHESSE « à Kuy Blas. 

Approchez, comic. 
DON GURITAN , regardaDl Ruy Blas de travers, à part. | 
Ce jeune homme ! écuyer ! ce n'est pas là mon compte. 

Ruy nias, pâle et troublé, approche à pas lents. 

LA REI>F . ;i Ruy I'.' )s 

Vous venez d'Aranjuez? 



ACTE II, SCÈNE lli. 77 

RUY BLAS, s'inclinant. 

Oui , Madame. 

LA KEINE. 

Le roi 
porte bien? 

Ruy Blas s'incline, elle montre la lettre royale. 

Il a dicté ceci pour moi ? 

RUY BLAS. 

ii était à cheval, il a dicté la lettre... 

Il hésite UD moment. 

A l'un des assistants. 

LA RELNE , à pari, regardant Ruy Blas. 

Son regard me pénètre, 
le n'ose demander à qui. 

Haut. 

C'est bien , allez. 
— Ah! — 

Uuy Blas, qui avait fait quelques pas pour sortir, revient ver» 
la reine. 

Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés? 

A part. 

Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme? 

8. 



78 RU\ BLAS. 

Ruy Blas s'incline, elle reprend. 
Lesquels? 

RUY BLAS. 

Je ne sais pas les noms dont on les nomme. 
Je n'ai passé là-bas que des instants fort courts. 
Voilà trois jours que j'ai quitté Madrid. 

LA REINE, à part. 

Trois jours î 

Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas. 

RUY BLAS , à part. 

C'est la femme d'un autre ! ô jalousie affreuse! 

— Et de qui ! — Dans mon cœur un abîme se creuse 

DON GURITAN, s'approihant de Ruy Blas. 

Vous êtes écuyer de la reine ? Un seu Imot. 
Vous connaissez quel est votre service? Il faut 
Vous tenir cette nuit dans la chambre prochaine , 
Afin d'ouvrir au roi, s'il venait chez la reme. 

RUT BLAS , tressaillant. 
A part. 
Ouvrir au roi ! moi ! 

H.iul. 

Mais... il est absent. 





ACTE II, SCÈNE HI. "ÎO 

DON GURITAN. 

Le roi 
Peul-il pas arriver à Timproviste? 

RDTBLAS, à part. 

Quoi ! 

DON GCRITAN , à pari, observant Ruy Blas. 

QuVl-il? 

LA REINE, qui a tout entendu et dont le regard est 
resté fixé sur Ruy Blas. 

I Comme il pâlit ! 
Ruy Blas chancelant s'appuie sur le bras d'un fauteuil. 
CASILDA f à la reine» 
Madame , ce jeune homrac 
Se trouve mal... 



1 



RU¥ BLAS, se soutenant à peine. 

Moi , non ! mais c'est singulier comme 
e grand air... le soleil... la longueur du chemin... 
A part. 
— Ouvrir au roi ! 

. tombe épuisé sur un fauteuil , son manteau se dérange et 

fisse voir sa main gar.che enveloppée de linges ensan- 
antés. 



80 RUY BLAS. 

CASILDA. 



Grand Dieu , madame ! à celle m 



est blessé ! 



LA REINE. 

Blessé ! 

CASILDA. 

Mais il perd connaissance. 
Mais vite , faisons-lui respirer quelque essence ! 

LA REINE, fouillant dans sa gorgerelte. 

Un tlacon que j'ai là contient une liqueur... 

En ce moment son regard tombe sur la manchette qii< 

Ruy Blas porte au bras droit. 
A pari. 

C'est la même dentelle ! 

Au même instant elle a tiré le flacon de sa poitrine, el d.i. 
son trouble elle a pris en même temps le morceau de dcn- 
telle qui y était caché. Ruy Rlas, qui ne la quitte pas des 
yeux, voit celte dentelle sortir du sein de la reine. 

RUY BLAS, éperdu. 

Oh! 

If regard de la reine et le regard de Ruy Blas se rrncnr'r 

Un silence. 



LA REINE, à part. 
C'est lui ! 



ACTK II, SCÈNE III. si 

RU\ BLAS , à part. 

Sur son cœur! 
i.\ REINE , à part. 
RUY BLAS , à part. 

Faites, mon Dieu, qu'en ce moment je meure ! 

Dans le désordre de toutes les femmes s'empressanl autour de 
Ruy Blas,ce qui se passe entre la reine et lui n'est remarqué 
personne. 

•,\SILDA, faisant respirer le flacon à Ruy Blas. 

Gomment vous êtes-vous blessé? c'est tout à l'heure? 
Non? cela s est rouvert en roule? Aussi pourquoi 
Vous charger (rapporter le message du roi? 

LA KEINE, àCasilda. 

Vous finirez bientôt vos questions, j'espère. 

LA DUCHESSE, à Casilda. 

Qu'est-ce que cela fait à la reine, ma chère? 

LA REINE. 

IHîisqu'il avait écrit la lettre, il pouvait bien 
pporter, n'est-ce pas? 

CASILDA. 

Mais il n'a dit eu rien 



8â RUY BLAS. 

Qu'il eût écrit la lettre. 

LA REINE, à part. 

Oh! 

\ Casilda. 

Tais-toi ! 

CASILDA, à Ruy Blas. 

Votre grûc( 
Se trouve-t-elle mieux? 

RUY BLAS. 

Je renais ! 

LA BEINE , à ses femmes. 

L'heure passe. 
Rentrons. — - Qu'en son logis le comte soit concluii. 

Aux pages au fond du théâtre. 

Vous savez que le roi Devient pas cette nuil? 
Il passe la saison tout entière à la chasse. 

Elle reolre avec sa suite dans ses apparlemeuls. 

CASILDA , la regardant sortir. 

La reine a dans Tesprit quelque chose. 

Elle sort par la même porte que la reine en emportant la 
petite cassette aux reliques. 

• RUY BLAS, resté seul. 

Il semble écouler encore quelque temps avec une joie profonde 
les dernières paroles de la reine. Il parait comme en proie 




ACTE II» SCÈNE III. 85 

rêve. Le morceau de denlelle que la reine a laissé 
tomber daDs son trouble est reslé à terre sur le tapis. Il le 

Iiasse , le regarde avec amour et le couvre de baisers. 
I il lève les yeux au ciel. 
Dieu ! grâce ! 
e rendez pas foa ! 

Regardant le morceau de dentelle. 
C'était bien sur son cœur ! 

M le cache dans sa poitrine. — Entre don Giiritan. 11 revient 
par la porte de la chambre où il a suivi la reine. 11 marche à 
pas lents vers Riiy Blas. Arrivé près de lui sans duc un 
mot , il tire à demi son épée , et la mesure du regard avec 
celle de Rny IMas. Elles sont inégales. 11 remet son épée 
dans le fourreau. Ruy Blas le regarde faire avec élonne- 
ment. 



RUY RLAS. 

SCÈNE QUATRIÈME. 

RUY BLÀS, DON GURITÂN. 

DON GURITAN, repoussant son épéedans le fourreau. 
J'en apporterai deux de pareille longueur. 

RUY RL\S. 

Monsieur, que signifie?... 

DON GURITAN, «vec gravi- 

En mille six reiu cinquante, 
J'étais très-amoureux. J'habitais Alic;\jile. 
Un jeune homme , bien fait, beau comme les amours 
Regardait de fort ]>rès ma maîtresse, et toujours 
Passait sous son balcon, devant la calhédrale, 
•Plus fier qu'un capitan sur la barque amirale. 
Il avait nom Vasquoz, seigneur, quoique bâtard. 
Je le tuai. — 

Ruy Bias veut rinlerrompre . don Guritan Tarréle du i;c-i 
et continue. 

Vers l'an soixante six , plus lard , 
(lil, comte d'Iscola, cavalier magnifique. 
Envoya chez ma belle , appelée Angélique, 
Avec un billet doux , qu'elle me présenta , 
Un esclave nommé Grifel de Vi.serla. 
Je lis tuer l'esclave et je tuai b^ m.n'tre. 



ACTE II, SCÈIfE IV. m 

RUY BLÀS. 

Monsieur!... 

DON GDRITAN , poursuivant. 

Plus tard, vers Tan qualre-vingi , je crus être 
Trompé par ma beauté, fille aux tendres façons, 
Pour Tirso Gamonal , un de ces beaux garçons 
Dont le visage altier et charmant s'accommode 
D'un panache éclatant. C'est l'époque où la mode 
Était qu'on fît ferrer ses mules en or fin. 
Je tuai don Tirso Gamonal. 



RUY BLAS. 

Mais enfin 
veut dire cela, monsieur? 



DON GURITAN. 



I 

■|^ Cela veut dire. 

Comte , qu'il sort de l'eau du puits quand on en tire ; 
Que le soleil se lève à quatre heures demain ; 
Qu'il est un lieu désert et loin de tout chemin , 
Commode aux gens de cœur , derrière la chapelle; 
Qu'on vous nomme, je crois, César, et qu'on m'appelle 
Don Gaspar Guritan Tassis y Guevarra , 
Comte d'Onate. 

RUY BLAS, froidement. 
Bien , monsieur , on y sera. 



88 IIUY BI.AS. 

Depuis quelques instants, Casilda , curieuse, est entrée à 
pas de loup par la petite porte du fond , et a écouté les 
dernières paroles des deux interlocuteurs sans être vue 
d'eux. 

CASILDA , à part. 

Un duel ! avertissons la reine. 

Elle rentre et disparaît par la petite porte. 

DON GURITAN , toujours imperturbable. 

En vos études , 
S'il vous plaît de connaître un peu mes habitudes, 
Pour votre instruction, monsieur, je vous dirai 
Que je n'ai jamais eu qu'un goût fort modéré 
Pour ces godelureaux, grands friseurs de moustache, 
Beaux damerets sur qui Tœil des femmes s'attache, 
Qui sont tantôt plaintifs et tantôt radieux. 
Et qui, dans les maisons, faisant force clins d'yeux 
Prenant sur les fauteuils d'adorables tournures, 
Viennent s'évanouir pour des égralignures. 

RUY BLAS. 

Mais — je ne comprends pas. 

DON GURITAN. 

Vous comprenez fort bien. 
Nous sommes tous les deux épris du même bien. 
L'un de nous est de trop dans ce palais. En somnK 
Vous êtes écuyer, moi je suis ninjordome. 




ACTE II, SCÈNE IV. S7 

Hts pareils. Au surplus, je suis mal partagé , 
La partie entre nous n'est pas égale : j'ai 
Le droit du plus ancien , vous le droit du plus jeune. 
Donc vous me faites peur. A la table où je jeûne 
_Voir un jeune affamé s'asseoir avec des dents 

frayantes, un air vainqueur, des yeux ardents, 
(la me trouble fort. Quant à lutter ensemble 
Sur le terrain d'amour,beau champ qui toujours tremble, 
De fadaises , mon cher , je sais mal faire assaut, 
J'ai la goutte ; et d'ailleurs ne suis point assez sol 
Pour disputer le cœur d'aucune Pénélope 
Contre un jeune gaillard si prompt à la syncope. 
C'est pourquoi vous trouvant fort beau, fort caressant, 
Fort gracieux , fort tendre et fort intéressant , 
11 faut que je vous tue. 

RUY BLAS. 

Eh bien, essayez. 

DON GURITAN. 

Comte 
De Garofa, demain, à l'heure où le jour monte, 
A l'endroit indiqué, sans témoin, ni valet. 
Nous nous égorgerons galamment , s'il vous plaît , 
Avec épée et dague, en dignes gentilshommes. 
Comme il sied quand on est des maisons dontnous sommes. 

II tend la main à Ruy Blas qui la lui prend. 

Pas un mot de ceci, n'est-ce pas? — 

Le comte fait un signe d'adhésion. 



SS RUY BLJIS. 

 demain. 

Ray Blas sort. 
DON GURIT AN, resté seul. 

Non, je n'ai pas du tout senti trembler sa main, 
Être sûr de mourir et faire de la sorte, 
C'est d'un brave jeune homme ! 

Bruit d'une clef à la petite porte de la chambre de la reine. 
Don Guritan se retourne. 



On ouvre celle porte? 



La reine parait et marche vivement vers don Guritan, surpris 
et charmé de la voir. Elle tient entre ses mains la petite 
cassette. 



ACTE II, SCÈNE V. «9 

SCÈNE CINQUIÈME. 
DON GURITAN, LA REINE. 

LA REINE, avec un sourire. 
VOUS que je cherchais ! 

DON GURITAN, nvL 

Qui me vaut ce bonheur? 
REINE , posant la cassette sur le guéridon. 
Oh! Dieu, rien, ou du moins peu de chose, seigneur. 
Elle rit. 

Tout à l'heure on disait, parmi d'autres paroles, — 
Casilda , — vous savez que les femmes sont folles , — 
Casilda soutenait que vous seriez pour moi 
Tout ce que je voudrais. 

DON GURITAN. 

Il Elle a raison ! 

ï LA REINK, riant, 

l Ma foi , 

l^ai soutenu que non. 
i DON GURITAN. 

i 



Vous avez tort, madame! 
9. 



90 RLY BLAS. 

LA REINE. 

Elle a dit que pour moi vous donneriez votre âme. 
Votre sang... 

DON GURITAN. 

Gasilda parlait fort bien ainsi. 

LA REINE. 

Et moi J'ai dit que non. 

DON GURITAN. 

Et moi y je dis que si ! 
Pour votre majesté je suis prêt à tout faire. 

LA REINE. 

Tout? 

DON GURITAN. 

Tout ! 

LA REINE. 

Eh bien, voyons, jurez que, pour me plaire, 
Vous ferez à l'instant ce que je vous dirai. 

DON GURITAN. 

Par le saint roi Gaspar, mon patron vénéré , 



^^^V^ ACTE SCÈNE 

^^^^re ! ordonnez. J'obéis , ou je meure ! 

LA REINE, prenant la cassette. 

Bien. Vous allez partir de Madrid tout à l'heure 
Pour porter celte boîte en bois de calambour 
A mon père, monsieur l'électeur de Neubourg. 



Je suis pris ! 



DON GURITAN , à part- 
Haut. 
A Neubourg? 

LA REINE. 

A Neubourg ! 

DON GURITAN. 

Six cents lieues! 

LA REINE. 

Cinq cent cinquante. — 

Elle montre la housse de soie qui enveloppe la cassette. 

Ayez grand soin des franges bleues ! 
ila peut se faner en route. 

DON GURITAN. 

El quand partir? 

LA REINE. 




ir-le-cbamp. 



92 



RUT BLAS. 



DON GURITAN. 

Ah ! demain ! 

LA REINE. 

Je n'y puis consentir. 

DON GURITAN , à part. 

Je suis pris! 

Haut. 
Mais, . 

LA REINE. 

Partez ! 

DON GURITAN. 

Quoi ?... 

LA REINE. 

J'ai voire parole. 

DON GUMTAN. 

Une affaire... 

LA REINE. 

Impossible. 



ACTK II, SCÈNE V. 



95 



^^H 




BON 


GURITAN. 




■ 


' 




Un objet 


si frivole 


1 




LA 


HEINE. 








DON 


CDRITAN. 




Un seul 

i 


jour! 
Néant. 


LA 
DON 

Car.. 

LA 

DON 

LA 


REINE. 
GURITAN. 
REINE. 

Faites à mon 

GDRITAN. 
REINE. 


gré. 


Non 


Mais... 


DON 
LA 


GURITAN. 
REINE. 





Partez ! 



*5i RUT BLAS. 

DON GURITAN. 
Si... 
LA REINE. 

Je VOUS embrasserai ? 
Elle lui saule au cou et Tembrasse. 
DON GURITAN , fâché et charmé. 
Haut. 

Je ne résiste plus. J'obéirai , madame. 

A part. 
Dieu s'est fait homme ; soit. Le diable s'est fait femme. 

LA REINE f naontranl la fenêtre. 
Une voiture en bas est là qui vous attend. 

DON GURITAN. 

Elle avait tout prévu ! 

Il écrit sur un papier quelques mots à la hâte et a^ite une 
sonnette. Un page parait. 

Page, porte à l'instant 
Au seigneur don César de Bazan celle lettre. 

A part. 

Ce duel , à mon retour il faut bien le remettre. 
Je reviendrai! 




ACTE 11, SCÈNE V. 95 

Haut. 

Je vais contenter de ce pas 
Voire majesté. 

LA REINE. 

Bien. 

Il prend la casselle, baise la raaia de la reine , salue profon- 
dément et sort. Un momenl après on entend le roulement 
d'une voiture qui s'éloigne. 

LA REINE, tombant sur un fauteuil. 

Il ne le tuera pas ! 



FIN DO DEUXIÈME ACTE. 



ACTE TROISIEME 



RU Y BLAS 



10 



PERSONNAGES 



RUY BLAS. 

LA REINE. 

DON SALLUSTE. 

DON MANUEL ARIAS. 

LE COMTE DE CAMPOREAL. 

LE MARQUIS DE PRIEGO. 

COVADENGA. 

ANTONIO UBILLA. 

MONTAZGO. 

UN HUISSIER DE COUR. 

UN PAGE. 

CONSEILLERS PRIVÉS. 



ACTE TROISIÈME 



La i^tWciWte salle de gouvernement , dans le palais du roi à Madr'nl. 

An fond, une grande porte élevée au-dessus de quelques marches. 
Dans l'angle, â gauche, un pan coupé formé par une tapisserie de 
haute Uce. Dans l'angle opposé , une fenêtre. A. droite, une table 
carrée, revétwe d'un tapis de velours vert, autour de laquelle 
sont rangés des tabourets pour huit ou dix personnes correspon- 
dant à autant de pupitres placés sur la table. Le cùté de la table 
qui fait face au spectateur est occupé par un grand fauteuil re- 
couvert de drap d'or et surmonté d'un dais en drap d'or, aux 
armes d'Espagne , timbrées de la couronne royale. A cùté de ce 
fauteuil une chaise. 

Au moment où le rideau se lève , la junte du Despacho Universal 
^conseil privé du roi) est au moment de prendre séance. 



SCENE PREMIERE. 

DO?l MAMJEL ARI.VS, président de Castille. DON PEDRO VELEZ 
DE GDEVARRA, COUTE DE COMPOREAL . conseiller de Cape et 
U'épée delà conladurla-mayor. DON FERNA?fDO DE CORDOVAY 
AGUILAR, MARQUIS DE PRIE(?8, môme qualité . ATITONIO LBILLA , 
écrlvain-mayor des renies. M05TAZG0, conseiller <le robe de la 
chambre des Indes. C0VADE:^GA, secrétaire suprême des îles. 
Plusieurs autres conseillers. Les conseillers de robe vêtus de noir* 
Les autres en babil de cour- Camporeal a la croix de Calatrava au 
manteau. Priego la toison d'or au cou. 

Don Manuel Arias, président de Castille, et le comte de Camporeal 
causent à voix basse, et entre eux, sur le devant du théâtre, les 
autres conseillers font des groupes çà et là dans la salle. 

DON MANUEL ARIAS. 

Celte fortune -là cache quelque mystère. 

LE COMTE DE CAMPOREAL. 

11 a la toison d'or, Le vçilà secrétaire 
Universel , ministre , et puis duc d'Olinedo \ 




100 RUY BL4S. 

DON MANUEL ARIAS. 

En six mois ! 

LE COMTE DE CAMPOREAL. 

On le sert derrière le rideau. 
DON MANDEL ARL4S, mystérieusement. 
La reine! 

LE COUTE DE CAUPOREAL. 

Au fait, le roi, malade et fou dans Tàme, 
Vit avec le tombeau de sa première femme. 
Il abdique , enfermé dans son Escurial , 
Et la reine fait tout! 

DON MANUEL ARIAS. 

Mon cher Camporeal , 
Elle règne sur nous, et don César sur elle. 

LE COMTE DE CAMPOREAL. 



Il vit d'une façon qui n'est pas naturelle. 

D'abord , quant à la reine , il ne la voit jamais. 

Ils paraissent se fuir. Vous me direz non , mais 

Comme depuis six mois je les guette, et pour cause , 

J'en suis silr. Puis il a le caprice morose 

D'habiter , assez près de riiôtcl de Tonnez , 

Un logis aveuglé par des volets fermés , 

Avec deux laquais noirs, gardeurs de portes closes. 

Qui, s'ils n'étaient muets, diraient beaucoup de choses • 



ACTE 111, SCÈNE 1. 101 

DON MANUEL ARIAS. 

Des niuels? 

LE COMTE DE CAMPOREAL. 

Des muets. — Tous ses autres valets 
Restent au logement qu'il a dans le palais. 

DON MANUEL ARIAS. 

C'est singulier. 

DON ANTONIO UBILLA , qui s'est approché depuis quelques 
instants. 

Il est de grande race , en somme. 

LE COMTE DE CAMPOREAL. 

L'étrange, c'est qu'il veut faire son honnête homme! 

A don Manuel Arias. 

— Il est cousin , — aussi Santa-Cruz Ta poussé ! — 
De ce marquis Salluste écroulé l'an passé. — 
Jadis, ce don César, aujourd'hui notre maître , 
Était le plus grand fou que la lune eût vu naître , 
C'était un drôle, — on sait des gens qui l'ont connu , — 
Qui prit un beau matin son fonds pour revenu , 
Qui changeait tous les jours de femmes, de carrosses. 
Et dont la fantaisie avait des dents féroces 
Capables de manger en un. an le Pérou. 
Un jour il s'en alla, sans qu'en ail su par où. 

DON MANUEL ARIAS. 

L'âge a du fou joyeux fait un sage fort rude. 



L 



10. 



lOi RUY BLAS. 

LE COMTE DE CAMPOREAL. 

Toute fille de joie en séchant devient prude. 

UBILLA. 

Je le crois homme probe. 

LE COMTE DE CAMPOREAL « riant. 

Oh! candide Ubillaî 
Qui se laisse éblouir à ces probités-là! 

•D'un ton significatif. 

La maison de la reine, ordinaire et civile, 

Appuyant sur les chiffres. 

Coûte par an six cent soixante-quatre mille 
Soixante-six ducats ! — c'est un pactole obscur 
Où, carte, on doit jeter le fileta coap sûr. 
Eau trouble, pêche claire. 

LE MARQUIS DE PRIEGO, survenant. 

Ah çà , ne vous déplaise , 
Je vous trouve imprudents et parlant fort à l'aise. 
Feu mon grand père, auprès du comte-duc nourri , 
Disait : Mordez le roi, baisez le Hwori. — 
Messieurs, occupons-nous des affaires publiques. 

Tous s'asseyent autour de la table; les uns prennent des 
plumes, les autres feuillettent des papiers. Du reste , oisi- 
vetO générale. Moment de silence. 




ACTE m , SCKNE I. 
>MONTAZGO, bas à Ubilla. 



rousai demandé sur la caisse aux reliques 
De quoi payer l'eraploi d'alcade à mon neveu. 



UBILLA, bas. 

Vous, vous m'aviez promis de nommer avant peu 
M'>n cousin Melchior d'Elva bailli de l'Èbre. 

MONTAZGO, se récriant. 

Nous venons de doter votre fille. On célèbre 
Encor sa noce. — On est sans relâché assailli... 

(JBILLA, bas. 

Vous aurez votre alcade. 

MONTAZGO, bas. 

Et voua votre bailli. 

Ils se serrent la maiu. 

COVADENGA, se levant. 

Messieurs les conseillers de Castille , il importe , 
Afin qu'aucun de nous de sa sphère ne sorte , 
De bien régler nos droits et de faire nos parts. 
Le revenu d'Espagne en cent mains est épars, 
C'est un malheur public, il y faut mettre un terme. 
Les uns n'ont pas assez , les autres trop. La ferme 
Du tabac est à vous , Ubilla. L'indigo 
Et le musc sont à vous , marquis de Priego. 



104 RUY BLÂS. 

Caraporeal perçoit l'impôt des huit raille hommes , 
L'almojarifazgo , le sel , mille autres sommes , 
Le quint du cent deîor , de l'ambre et du jayet. 

A Monlazgo. 

Vous qui me regardez de cçt œil inquiet. 
Vous avez à vous seul , grâce à votre manège, 
L'impôt sur l'arsenic et le droit sur la neige; 
Vous avez les ports secs, les cartes, le laiton , 
L'amende des bourgeois qu'on punit du bâton , 
La dîme de la mer, le plomb, le bois de rose!... — 
Moi, je n'ai rien, messieurs. Rendez-moi quelque chose! 

LE COMTE DE CAMPOREAL, éclatant de rire. 

Oh ! le vieux diable ! il prend les profits les plus clairs. 
Excepté rinde , il a les îles des deux mers. 
Quelle envergure ! Il tient Mayorque d'une griffe 
Et de l'autre il s'accroclie au pic du Ténériffe! 

COVADENGA , s'échauffaat. 
Moi , je n'ai rien ! 

LE MARQUIS DE PRIEGO, riant. 

Il a les nègres! 

Tous 86 lèvent c( parlent à la fois, se querellant. 

MONTAZGO. 

Je devrais 
Me plaindre bien plutôt. Il me faut les forêts! 




ACTE III, SCÈNE I. 105 

COVADENGA, au marquis de Priego. 

Donnez-moi Tarsenic, je vous cède les nègres! 

Depuis quelques instants, Ruy Blas est entré par la porte du 
fond et assiste à la scène sans être vu des interlocuteurs. Il 
i vôlu de velours noir, avec un manteau de velours écar- 
ate ; il a la plume bl.inche au chapeau et la Toison-d'Or 
au cou. H les écoule d'abord en silence, puis, tout à coup, 
il s'avance à pas lents et parait au milieu d'eux au plus fort 
de la querelle. 



106 HLV KLAS. 

SCÈNE DEUXIÈME. 
LES MÊMES, RUY BLAS. 

RUY BLAS, survenant. 
Bon appétit ! messieurs ! -^ 

Tous se retournent. Silence de surprise et d'inquiétude. Ruy 
Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant 
en face. 

ministres intègres! 
Conseillers vertueux ! voilà votre façon 
De servir, serviteurs qui pillez la maison ! 
Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure, 
L'heure sombre oîi l'Espagne agonisante pleure! 
Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts 
Que d'emplir votre poche et vous enfuir après! 
Soyez flétris devant votre pays qui tombe, 
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe ! 
— Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur. 
L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur, 
Tout s'en va. — Nous avons, depuis Philippe-Quatre , 
Perdu le Portugal, le Brésil , sans combattre; 
En Alsace Brisach, Sleinfort en Luxembourg; 
Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg; 
Le Uoussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues 
De côte , et Fernambouc , et les Montagnes-Bleues î 



ACTE III, SCÈNE II. 107 

Mais voyez. — Du ponant jusques à l'orient, 
I. 'Europe, qui vous hait, vous regarde en riant. 
Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme , 
La Hollande et l'Anglais partagent ce royaume; 
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu'à demi 
Une armée en Piémont, quoique pays ami; 
La Savoie et son duc sont pleins de précipices; 
La France, pour vous prendre, attend des jours propices; 
L'Autriche aussi vous guelte. — Et l'infant bavarois 
Se meurt, vous le savez, — Quant à vos vice-rois, 
Médina, fou d'amour, emplit Naples d'esclandres, 
Vaudémont vend Milan , Leganez perd les Flandres. 
Quel remède à cela? — L'État est indigent; 
L'Etat est épuisé de troupes et d'argent; 
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères. 
Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères! 
El vous osez!... — Messieurs , en vingt ans, songez-y. 
Le peuple, — j'en ai fait le compte, et c'est ainsi! — 
Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie. 
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie, 
Le peuple misérable, et qu'on pressure encor, 
A sué quatre cent trente millions d'or ! 
El ce n'est pas assez! et vous voulez, mes maîtres!... — 
Ah ! j'ai honte pour vous !— Au dedans, routiers, reîlres. 
Vont battant le pays et brûlant la moisson. 
L'escopelte est braquée au coin de tout buisson. 
Comme si c'était peu de la guerre des princes. 
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces, 
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu. 
Morsures d'ali;imés sur un vaisseau perdu! 



i 



108 RUY BLAS. 

Noire église en ruine est pleine de couleuvres; 
L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, naais pn- 
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté, [d'oeuvre- 
L'Espagne est un égout où vierit l'impureté 
De toute nation. — Tout seigneur à ses gages 
A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages. 
Génois, Sardes, Flamands. Babel est dans Madrid. 
L'alguazil, dur au pauvre, au riche s'attendrit. 
La nuit, on assassine et chacun crie: à l'aide î 

— Hier on m'a volé , moi , près du pont de Tolède ! 
La moitié de Madrid pille l'autre moitié. 
Tous les juges vendus; pas un soldat payé. 
Anciens vainqueurs du monde. Espagnols que nous somme 
Quelle armée avons-nous? A peine six mille hommes. 
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards 
S'habillant d'une loque et s'armant de poignards. 
Aussi d'un régiment toute bande se double. 

Sitôt que la nuit tombe, il est une iieure trouble 

Où le soldat douteux se transforme en larron. 

Matalobos a plus de troupes qu'un baron. 

Un voleur fait chez lui la guerre au roi d'Espagne. 

Hélas ! les paysans qui sont dans la campagne 

Insultent en passant la voilure du roi; 

Et lui , votre seigneur, plein de deuil et d'effroi , 

Seul , dans l'Escurial , avec les morts qu'il foule , 

Courbe son front pensif sur l'empire qui croule! 

— Voilà! — L'Europe, hélas! écrase du talon 
Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon ! 
L'Étal s'esl ruiné dans ce siècle funeste , 

El vous vous dispuiez à qui prendra le reste î 



ACTE m, SCENE II. 10!) 

Ce grand peuple espagnol aux membres énervés, 
Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez, 
Expire dans cet antre où son sort se termine. 
Triste comme un lion mangé par la vermine ! 
— Charles-Quint! dans ces temps d'opprobre et de terreur 
Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur? 
Oh! lève-loi! viens voir! — Les bons font place aux pires. 
Ce royaume] effrayant , fait d'un amas d'empires, 
Penche. ..Il nous faut ton bras! au secours, Charles-Quint! 
Car l'Espagne se meurt ! car l'Espagne s'éteint ! 
Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde, 
Soleil éblouissant, qui faisait croire au monde 
Que le jour désormais se levait à Madrid , 
Maintenant, astre mort , dans l'ombre s'amoindrit, 
Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore, 
Et que d'un autre peuple effacera l'aurore ! 
Hélas! ton héritage est en proie aux vendeurs. 
Tes rayons, ils eu font des piastres! Tes splendeurs, 
On les souille! — géant! se peut-il que tu dormes? — 
On vend ton sceptre au poids! un tas de nains difformes 
Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi; 
Et l'aigle impérial qui , jadis, sous ta loi, 
Couvrait le monde entier de tonnerre, et de flamme. 
Cuit, pauvre oiseau plumé , dans leur marmite infâme ! 

Les conseillers se taisent consternés. Seuls, le marquis de 
Priego et le comte de Carapoieal rediessent la télé et 
regardent Ruy Blas avec colère. Puis Camporeal , après 
avoir parlé à Priego , va à la table, écrit quelques mots sur 
un papier, les signe et les fjil signer au marquis. 



fe 



11 



LE COMTE DE CAMPOREAL, désignant le raaiqilis de Pricgo 
et remettant le papier à Riiy Blas. 

Monsieur le duc, — au nom de tous les deux, — voici 
Notre démission de notre emploi. 



RUY BLAS, prenant le papier , froidement. 

Merci. 
Vous vous retirerez, avec votre famille , 

A Priego. 
Vous, en Andalousie , — 

A Caraporeal. 
Et VOUS, comte , en Casiillo. 
Chacun dans vos États. Soyez partis demain. 

I.es deux seigneurs s'inclinent et sortent fièrement le chapeau 
sur la tête. Ruy Blas se tourne vers les autres conseillers. 

Quiconque ne veut pas marcher dans mon chemin 
Peut suivre ces messieurs. 

.Silence dans les assistants. Ruy Blas s'assied à la table sur «me 
chaise à dossier placée à droite du fauteuil royal, et s'ocnipi'à 
décacheter une correspondance. Pendant qu'il parcourt l»-: 
lettres l'une après l'auire , Covadenga , Aria» el L'bil 
échangent quelques paroles à voix basse. 

LBILLA, à Covadenga, montrant Ruy Blas. 

Fils , nous avons un maître. 
Cet homme sera grand. 

PON M.iNUEL ARIAS. 

Oui , s'il :i !<• Irmp- (iViic. 



1 




ACTE m, SCÈNE H. Hl 

COVADENGA. 

il ne se perd pas à tout voir de trop près. 

UBILLA. 

Il sera Richelieu ! 

^^^ï^ DON MANUEL ARIAS. 

^^^^^ S*il n'est Olivarez ! 

RUY BLAS, après avoir parcouru vivement une lettre qu'il vient 
d'ouvrir. 

Un complot ! qu'est ceci ? messieurs , que vous disais-je? 
Lisant. 

— ... c Duc d'Olmedo, veillez. Il se prépare un piège 
€ Pour enlever quelqu'un de très-grand de Madrid. » 

Examinant la lettre. 

— On ne nomme pas qui. Je veillerai. — L'écrit 
Est anonyme. ■ — 

Entre un huissier de cour qui s'approche de Ruy Blas avec une 
profonde révérence. 

Allons! qu'est-ce! 

l'huissier. 

A Votre Excellence 
J'annonce monseigneur l'ambassadeur de France. 



*'^ RL'Y ULAS. 

KUY BLAS. 

Ah î d'Harcourt ! Je ne puis à présent. 

l'huissi£R, s'inclinant. 

Monseigneur, 
Le nonce impérial dans la chambre d'honneur 
Allend Votre Excellence. 

RUY BLAS. 

A cette heure? impossible. 

L'huissier s'incline et sort. Depuis quelques instants . un page 
est entré, vêtu d'une livrée couleur de feu à galons d'ar- 
gent , et s'est approché de Ruy Blas. 

RUY BLAS, l'apercevant. 

Mon page î je ne suis pour personne visible. 

Li: PAGE, bas. 

Le comte Guriian, qui revient de Neubourg... 

RUï BLAS , avec un geslede surprise. 

Ah! — Page, enseigne-lui raa maison du faubour,^. 
Qu'il m'y vienne trouver demain , si bon lui semble 
Va. 

Le page sort. Aux conseillers. 
Nous aurons tantôt à travailler ensemble. 



ACTE III, SCÈNE II. US 

Dans deux heures. Messieurs , revenez. 

Tous sortent en saluant profondément Ruy Blas. 

Ruy Blas , resté seul, fait quelques pas en proie à une rêverie 
profonde. Tout à coup, à l'angle du salon, la tapisserie 
s'écarte et la reine apparaît. Klie est vêtue de blanc avec la 
couronne en tête; elle paraît rayonnante de joie et fixe sur 
Ruy Blas un regard d'admiration et de respect. Elle soutient 
d'un bras la tapisserie derrière laquelle on entrevoit une 
sorte de cabinet obscur où l'on distingue une petite porte. 
Ruy Blas , en sereiournant , aperçoit la reine et reste comme 
pétrifié devant cette apparition. 



Ciel! 



KLT BLAS. 

SCÈJXE TROISIÈME. 

RUY BLAS, LA REINE. 

LA REINE , du fond du théâtre. 

Oh ! merci 

RUY BLAS. 
LA REINE. 



Vous avez bien fait de leur parler ainsi. 
Je n'y puis résister, duc, il faut que je serre 
Cette loyale main si ferme et si sincère ! 

Elle marche vivement à lui et lui prend la main qu'elle presse 
avant qu'il ait pu s'en défendre. 

RUY BLAS. 

A pari. 
La fuir depuis six mois et la voir tout à coup. 

Haut. 
Vous étiez là, madame?... 

LA REINE. 

Oui, duc, j'entendais tout. 
J'étais là. J'écoulais avec toute mon âme ! 

RUY BLAS, montrant la cachette. 

Je ne soupçonnais pas... — Ce cabinet, madame... 




ACTE III, SCÈNE III. 



LA REINE. 

Personne ne le sait. C'est un réduit obscur 
Que don Philippe trois fit creuser dans ce mur, 
D'où le maître invisible entend tout comme une ombre. 
Là j'ai vu bien souvent Charles deux, morne et sombre. 
Assister aux conseils où Ton pillait son bien, 
Où l'on vendait l'État. 



I 



RUY BLAS. 

Et que disait-il? 

LA REINE. 



Rien. 



RUY RLAS. 

tn? — Et que faisait-il? 
LA REINE. 
Il allait à la chasse. 
Mais vous! j'entends encor votre accent qui menace 
Comme vous les traitiez d'une haute façon, 
Et comme vous aviez superbement raison! 
Je soulevais le bord de la tapisserie , 
Je vous voyais. Votre œil , irrité sans furie , 
Les foudroyait d'éclairs , et vous leur disiez tout. 
Vous me seinbliez seul être resté debout! 
Mais où donc avez-vous appris toutes ces choses? 
D'où vieiit que vous savez les effets et les causes? 
Vous n'ignorez donc rien ? D'où vient que votre voix 
Parlait comme devrait parler celle des rois? 



116 RUY BLAS. 

Pourquoi donc étiez-vous, comme eût été Dieu méme^ 
Si terrible et si grand ? 

RUY BLAS. 

Parce que je vous aime ! 
Parce que je sens bien , moi qu'ils haïssent tous , 
Que ce qu'ils font crouler s'écroulera sur vous ! 
Parce que rien n'effraye une ardeur si profonde, 
Et que, pour vous sauver, je sauverais le monde ! 
Je suis un malheureux qui vous aime d'amour. 
Hélas ! je pense à vous comme l'aveugle au jour, 
Madame, écoulez-moi. J'ai des rêves sans nombre. 
Je vous aime de loin , d'en bas, du fond de l'ombre; 
Je n'oserais loucher le bout de voire doigt*. 
Et vous m'éblouissez comme un ange qu'on voit! 
— Vraiment, j'ai bien souffert. Si vous saviez, madame! 
Je vous parle à présent. Six mois , cachant ma flamme 
J'ai fui. Je vous fuyais et je souffrais beaucoup. 
Je ne m'occupe pas de ces hommes du tout, 
Je vous aime. — O mon Dieu ! j'ose le dire en face 
A Voire Majesté. Que faut-il que je fasse? 
Si vous disiez : Meurs ! je mourrais. J'ai Tefi'roi 
Dans le cœur. Pardonnez ! 

LA REINE. 

Oh! parle ! ravis-moi ! 
Jamais on ne m'a dit ces choses-là. J'écoute! 
Ton âme, en me parlant, me bouleverse toute. 
J'ai besoin de tes yeux, j'ai besoin de la voix. 
Oh ! c'est moi qui souffrais ! Si tu savais ! cent fois , 



ÂcT^ÎÎ^CENÊin! 

, depuis six mois que ton regard m'évite... 
— Mais non, je ne dois pas dire cela si vile. 

I^^is bien malheureuse. Oh! je me tais , j'ai peur! 
^^Ê RUY BLAS, qui Pccoule avec ravissement, 

^^adame! achevez! vous m'emplissez le cœur! 

LA REINE. 

Eh bien, écoute donc! 

Levant les yeux au ciel. 

— Oui , je vais tout lui dire. 
Est-ce un crime? Tant pis. Quand le cœur se déchire, 
Il f;\ut bien laisser voir tout ce qu'on y cachait. — 
Tu fuis la reine? Eh bien, la reine te cherchait! 
Tous les jotrrs je viens là, — là, dans cette retraite, — 
T'écoutant, recueillant ce que lu dis, muette, 
Contemplant ton esprit qui veut, juge et résout. 
Et prise par ta voix qui m'intéresse à tout. 
Va , tu me semblés bien le vrai roi , le vrai maître. 
C'est moi, depuis six mois, tu t'en doutes peut-être , 
Qui t'ai fait , par degrés, monter jusqu'au sommet. 
Où Dieu t'aurait dû mettre une femme te met. 
Oui, tout ce qui me touche a tes soins. Je t'admire. 
Autrefois une fleur, à présent un empire! 
D'abord je l'ai vu bon , et puis je te vois grand. 
Mon Dieu ! c'est à cela qu'une femme se prend ! 
Mon Dieu ! si je fais mal , pourquoi , dans cette tombe, 
M'enfermer, comme on met en cage une colombe. 
Sans espoir, sans amour, sans un rayon doré? 
— Un jour que nous aurons le temps, je te dirai 



IIH RUY RLAS. 

Tout ce que j'ai souffert. — Toujours seule , oubliée. 

Et puis, à chaque instant , je suis humiliée. 

Tiens, juge : hier encor... — Ma chambre me déplaît. 

— Tu dois savoir cela , toi qui sais tout, il est 

Des chambres où l'on est plus triste que dans d'autres; — 
J'en ai voulu changer. Vois quels fers sont les nôtres ! 
On ne l'a pas voulu. Je suis esclave ainsi ! — 
Duc , il faut , — dans ce but le ciel t'envoie ici, — 
Sauver l'État qui tremble, et retirer du gouffre 
Le peuple qui travaille, et m'aimer, moi qui souffre. 
Je te dis tout cela sans suite, à ma façon , 
Mais tu dois cependant voir que j'ai bien raison. 

RUY RLAS, tombant à genoux. 

Madame... 

LA REINE, gravement. 

Don César , je vous donne mon âme. 
Reine pour tous, pour vous je ne suis qu'une femme. 
Par l'amour, par le cœur, duc, je vous appartien. 
J'ai foi dans votre honneur pour respecter le mien. 
Quand vous m'appellerez , je viendrai. Je suis prêle. 

— César ! un esprit sublime est dans la télé. 
Sois fier , car le génie est ta couronne à toi ! 

Elle baise Ruy BIjs au frool. 

Adieu. 

Elle soulève la tapisserie et disparatl. 



ACTE m, SCKNE IV. H9 



SCÈNE QUATRIEME. 

RUY BLAS,8eui. 

11 est comme absorbé dans une conlemplalion angélique. 

Devant mes yeux c'est le ciel que je voi ! 
De nia vie, ô mon Dieu ! celte heure est la première. 
Devant moi tout un monde, un monde de lumière , 
Comme ces paradis qu'en songe nous voyons , 
S'enlr'ouvre en m'inoiidant de vie et de rayons ! 
Partout, en moi, hors moi, joie, extase et mystère , 
El l'ivresse , et l'orgueil , et ce qui sur la terre 
Se rapproche le plus de la Divinité , 
L'amour dans la puissance et dans la majesté ! 
La reine m'aime! ô Dieu! c'est bien vrai,c'estmoi-même. 
Je suis plus que le roi puisque la reine m'aime ! 
Oh ! cela m'éblouit. Heureux, aimé, vainqueur ! 
Duc «rOlmedo, — lEspagne à mes pieds, — j'ai son cœur 
Cet ange qu'à genoux je contemple et je nomme. 
D'un mot me transfigure et me fait plus qu'un homme. 
Donc je marche vivant dans mon rêve étoile ! 
Oh ! oui, j'en suis bien sûr, elle m'a bien parlé. 
C'est bien elle. Elle avait un petit diadème 
En dentelle d'argent. El je regardais même , 
Pendant qu'elle parlait , — je crois la voir encor , — 
Un aigle ciselé sur son bracelet d'or. 
Elle se fie à moi , m'a-l-elle dit. — Pauvre ange ! 

I! s'il est vrai que Dieu , par un prodige étrange , 



120 RLY lîLAS. 

En nous donnant l'amour, voulut mêler en nous 
Ce qui fait Thomme grand à ce qui le fait doux, 
Moi, qui ne crains plus rien maintenant qu'elle m'aime, 
Moi, qui suis tout puissant, grâce à son choix suprême. 
Moi, dont le cœur gonflé ferait envie aux rois. 
Devant Dieu qui m'entend , sans peur , à haute voix. 
Je le dis, vous pouvez vous confier , madame, 
A mon bras comme reine, à mon cœur comme femn 
Le dcvoûment se cache au fond de mon amour 
Pur et loyal ! — Allez , ne craignez rien ! — 

Depuis quelques iuslants , un homme est entré par la porîe 
du fond . enveloppé d'un grand manteau , coiffé d'un c}> 
peau galonné d'argent. Il s'est avancé lentement vers H 
Blas sans être vu , et , au moment où Ruy Blas , ivre d't^ 
lase et de bonheur . lève les yeux au ciel , cet homme !i" 
pose brusquement la main sur l'épaule. Ruy Blas se i 
tourne comme réveillé subitement ; l'homme laisse lonii 
son manteau . et Ruy Rlnsreconnall don Sailuste. Don S r 
lusle est vôlu d'une livrée couleur de feu à galons d'argent . 
pareille à celle du page dt Ruy Blas. 



ACTE III, SCÈNE V. «1 

SCÈNE CINQUIÈME. 

RUY BLAS , DON SALLUSTE. 

DON SALLUSTE , posant sa main sur l'épaule de Ruy Blas. 

Bonjour. 

RUY BLAS, effaré. 
A pari. 
Grand Dieu ! je suis perdu ! le marquis ! 

DON SALLUSTE , souiianl. 

Je parie 
Que vous ne pensiez pas à moi. 

RUT RLAS. 

Sa seigneurie 
En effet me surprend. 

A part. 

Oh ! mon malheur renaît. 
Tétais tourné vers l'ange et le démon venait. 

Il court à la tapisserie qui cache le cabinet secret, et en ferme 
la petite porte au verrou ; puis il revient tout tremblant vers 
don Sallusle. 

DON SALLUSTE. 

Eh bien! comment cela va-t-il? 



I 



13 



<22 RUY BLAS. 

RUY BLAS, rœil fixé sur don Sallusle impassible 
pouvant à peine rassembler ses idées. 

Celte livrée?... 

DON SALLUSTE , souriant toujours. 

Il fallait (lu palais me procurer l'entrée. 

Avec cet habil-là Ton arrive partout. 

J'ai pris votre livrée et la trouve à raon goût. 

(Il se couvre. Ruy Blas reste tête nue.) 
RUY BLAS. 

Mais j'ai peur pour vous... 

DON SALLUSTE. 

Peur ! Quel est ce mot risible? 



RUY BLAS. 



Vous êtes exilé? 



DON SALLUSTE. 

Croyez-vous? c'est possible. 

RUY BLAS. 

Si l'on vous reconnaît, au palais, en plein jour? 

DON SALLUSTE. 

Ah bah ! des gens heureux , qui sont des gens de cour, 
Iraient perdre leur temps, ce tempsqui sitôt passe, 

A sr ros^onvonir d'un vicinm ^m ,i;<o,.*,,'o • 



ACTE III , SCÈNE V. 123 

D'ailleurs, regarde-t-on le profil d'un valet? 

11 s'assied dans un fauteuil , et Ruy Bias reste debout. 

\K propos, que dit-on à Madrid, s'il vous plaît? 
Est-il vrai que, brûlant d'un zèle hyperbolique. 
Ici, pour les beaux yeux de la caisse publique , 
Vous exilez ce cher Priego, l'un des grands? 
Vous avez oublié que vous êtes parents. 
Sa mère est Sandoval , la vôtre aussi. Que diable ! 
Sandoval porte d'or à la bande de sable. 
Regardez vos blasons , don César. C'est fort clair. 
Cela ne se fait pas entre parents, mon cher. 
Les loups pour nuire aux loups font-ils les bons apôtres? 
Ouvrez les yeux pour vous , fermez-les pour les autres. 
Chacun pour soi. 

RUY BLASjse rassurant un peu. 

Pourtant , monsieur , permettez-moi . 
Monsieur de Priego , comme noble du roi , 
A grand tort d'aggraver les charges de l'Espagne. 
Or, il va falloir mettre une armée en campagne; 
Nous n'avons pas d'argent, et pourtant il le faut. 
L'héritier bavarois penche à mourir bientôt. 
Hier, le comte d'Harrach , que vous devez connaître , 
Me le disait au nom de l'empereur son maître. 
Si monsieur l'archiduc veut soutenir son droit, 
La guerre éclatera... 

DON SALLUSTE. 

L'air me semble un peu froid. 
Faites-moi le plaisir de fermer la croisée. 



144 RU Y BLAS. 

Ruy Blas, pâle de honle cl de désespoir , hésite un momeul j 
puis il fait un effort et se dirige lentement vers la fenêtre, 
et revient vers don Salluste , qui, assis dans le fauteuil, le 
suit des yeux d'un air indiCFérent. 

RUY BLAS, reprenant et essayantde convaincre don Salluste. 

Daignez voir à quel point la guerre est malaisée. 
Que faire sans argent? Excellence , écoutez. 
Le salut de l'Espagne est dans nos probités. 
Pour moi, j'ai, comme si notre armée était prêle, 
Fait dire à l'empereur que je lui tiendrais têie... 

DON SALLUSTE , interrompant Ruy Blas et lui montrant sou 
mouchoir qu'il a laissé tomber en entrant. 

Pardon ! ramassez-moi mon mouchoir. 

Ruy Blas , comme à la torture, hésite encore, puis se iJals^L•, 
ramasse le mouchoir, et le présente à don Salluste. 

PON SALLUSTE, mettant le mouchoir dans sa poche. 

— Vous disiez?... 

RUY BLAS, avec un effort. 

Le salut de l'Espagne ! — oui , l'Espagne à nos pieds , 

Et rintérét public demandent qu'on s'oublie. 

Ah ! toute nation bénit qui la délie. 

Sauvons ce peuple! Osons être grands, ci Irapponsl 

Otons l'ombre à l'intrigue et le masque aux fripons ! 

DON 8ALLUSTE , nonchalamment. 

El d'abord ce n'est pas de bonne compagnie. — 
Cela sent son pédant et son petit génie 



Al.TE III , SCtNE V. Il* 

Que de faire sur tout un bruit démesuré. 
Un méchant million , plus ou moins dévoré , 
Voilà-l-il pas de quoi pousser des cris sinistres! 
Mon cher, lesgrands seigneurs ne sont pas devos cuistres. 
Ils vivent largement. Je parle sans phébus. 
Le bel air que celui d'un redresseur d'abus 
Toujours bouffi d'orgueil et rouge de colère ! 
Mais bah! vous voulez être un gaillard populaire, 
Adoré des bourgeois et des marchands d'esteufs. 
C'est fort drôle. Ayez donc des caprices plus neufs. 
Les intérêts publics? Songez d'abord aux vôtres. 
Le salut de l'Espagne est un mot creux que d'autres 
Feront sonner, mon cher, tout aussi bien que vous. 
La popularité? c'est la gloire en gros sous. 
Rôder, dogue aboyant, tout autour des gabelles? 
Charmant métier ! je sais des postures plus belles. 
Vertu? foi? probité? c'est du clinquant déteint. 
C'était usé déjà du temps de Charles-Quint. 
Vous n'êtes pas un sot ; faut-il qu'on vous guérisse 
Du pathos? Vous téliez encore votre nourrice , 
Que nous autres déjà, nous avions sans pitié, 
Gaîment, à coups d épingle ou bien à coups de pié. 
Crevant votre ballon au milieu des risées, 
Fait sortir tout le vent de ces billevesées ! 

IIUY BLAS. 

»is pourtant, monseigneur... 
DON SALLUSTE , avec un sourire glacé. 

Vous êtes étonnant. 
Occupons nous d'objets sérieux , maintenant. 

12. 



126 RUY BLAS. 

D'un ton bref et impérieux. 

— Vous m'attendrez demain toute la matinée, 
Chez vous , dans la maison que je vous ai donnée. 
La chose que je fais louche à Tévénement. 
Gardez pour nous servir les muets seulement. 
Ayez dans le jardin, caché sous le feuillage, 
Un carrosse attelé, tout prêt pour un voyage. 
J'aurai soin des relais. Faites tout à mon gré. 
— Il vous faut de Targent. Je vous en enverrai.— 

RUY BLAS. J 

Monsieur, j'obéirai. Je consens à tout faire. ' 

Mais jurez-moi d'abord qu'en toute cette affaire 
La reine n'est pour rien. 

DON SALLUSTE , qui jouait avec un couteau d'ivoire sur la 
table, se retourne à demi. 

De quoi vous mélez-vous? 

RUY BLAS , chancelant et le regardant avec épouvante. 

Oh! vous êtes un homme effrayant. Mes genoux 
Tremblent...Vous m'entraînez vers un gouffre invisibi»' 
Oh! je sens que je suis dans une main terrible! 
Vous avez des projets monstrueux. J'enlrevoi 
Quelque chose d'horrible...— Ayez pitié de moi. 
Il faut que je vous dise , hélas ! jugez vous-même î — 
Vous ne le saviez pas ! cette femme , je l'aime ! 

DON SALLUSTE, froidement. 
Mais si. Je le savais. 




ACTE III, SCÈNE V. U^ 

RUY BLAS. 

Vous le saviez ! 

DON SALLUSTE. 



Pardieu ! 



si-ce que cela fait? 



BLAS, s^appuyant au mur pour ne pas tomber, et comme 
se parlant à lui-même. 



I 

^^B Donc il s'est fait un jeu, 

Le lâche , d'essayer sur moi cette torture ! 
Mais c'est que ce serait une affreuse aventure! 

Il lève les yeux au ciel. 

Seigneur Dieu tout- puissant, mon Dieu qui m'éprouvez. 
Épargnez-moi , Seigneur ! 



DOS SALLUSTE. 



Ah çà, mais— VOUS rêvez! 
Vraiment ! vous vous prenez au sérieux , mon maître. 
C'est bouffon. Vers un but que seul je dois connaître. 
But plus heureux pour vous que vous ne le pensez , 
J'avance. Tenez-vous tranquille. Obéissez. 
Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète. 
Je veux votre bonheur. Marchez , la chose est faite. 
Puis, grand'chose après tout que deschagrins d'amour! 
Nous passons tous par là. C'est l'affaire d'un jour. 
Savez-vous qu'il s'agit du destin d'un empire? 



128 RUY BLAS. 

Qu'est le vôtre à côté? Je veux bien tout vous dire , 

Mais ayez le bon sens de comprendre aussi, vous. 

Soyez de votre état. Je suis très-bon , très-doux. 

Mais que diable! un laquais, d'argile bumble ou choisie, 

N'est qu'un vase où je veux verser ma fantaisie. 

De vous autres, mon cher, on fait tout ce qu'on veut. 

Votre maître, selon le dessein qui l'émeut, 

A son gré vous déguise, à son gré vous démasque. 

Je vous ai fait seigneur. C'est un rôle fantasque, 

— Pour l'instant. — Vous avez l'habillement complet. 

Mais, ne l'oubliez pas, vous êtes mon valet. 

Vous courtisez la reine ici par aventure , 

Gomme vous monteriez derrière ma voilure. 

Soyez donc raisonnable. 

RUY BLAS , qui Ta écoulé avec égarement el comme ne 
; pouvant en croire ses oreilles. 

mon Dieu ! — Dieu clément ! 
Dieu juste î de quel crime est-ce le châtiment? 
Qu'est-ce donc que j'ai fait? Vous êtes notre père , 
Et vous ne voulez pas qu'un homme désespère ! 
Voilà donc où j'en suis! — et volontairement , 
Et sans tort de ma part, — pour voir, — uniqucmcnl 
Pour voir agoniser une pauvre victime , 
Monseigneur, vous m'avez plongé dans cet abîme. 
Tordre un malheureux cœur plein d'amour el de foi . 
Afin d'en exprimer la vengeance pour soi ! 

Se pariant à lui-même. 

Car c'est une vengeance! oui, la cliu^t c- . . ruiinr 




ACTE 111, SCÈNE V. «M 

Et je devine bien que c'est contre la reine! 
Qu'est-ce que je vais faire? Aller lui dire tout? 
Ciel ! devenir pour elle un objet de dégoût 
El d'horreur î un Crispin ! un fourbe à double face ! 
Un effronté coquin qu'on bàtonne et qu'on chasse î 
Jamais! — Je deviens fou, ma raison se confond ! 

Une pause. Il rêve. 
mon Dieu ! voilà donc les choses qui se font ! 
Bâtir une machine effroyable dans l'ombre , 
L'armer hideusement de rouages sans nombre. 
Puis, sous la meule, afin de voir comment elle est, 
Jeter une livrée, une chose , un valet , 
Puis la faire mouvoir, et soudain sous la roue 
Voir sortir des lambeaux teints de sang et de boue,. 
Une tête brisée, un cœur tiède et fumant , 
Et ne pas frissonner alors qu'en ce moment 
On reconnaît, malgré le mot dont on le nomme. 
Que ce laquais était l'enveloppe d'un homme ! 

Se tournant vers don Salluste. 

Mais il est temps encore ! oh ! monseigneur, vraiment! 
L'horrible roue encor n'est pas en mouvement ! 

Il se jette à ses pieds. 

Ayez pitié de moi! grâce! ayez pitié d'elle! 
Vous savez que je suis un serviteur fidèle! 
Vous l'avez dit souvent ! voyez ! je me soumets ! 
Grâce ! 

DON SALLUSTE. 

Cet homme-là ne comprendra jamais. 



150 RUÏ BLAS. 

C'est impatientant. 

RUY BLAS, se traînant à ses pieds. 
Grâce! 

DON SALLUSTE. 

Abrégeons, mon maître. 
II se tourne vers la fenêtre. 

Gageons que vous avez mal fermé la fenêtre. 
I! vient un froid par là! 

Il va à la croisée et la ferme. 

RUY BLAS , se relevant. 

Oh ! c'est trop ! à présent 
Je suis duc d'Olmedo, ministre lout-puissant! 
Je relève le front sous le pied qui m'écrase. 

DON SALLUSTE. 

Comment dit-il cela ? Répétez-donc la phrase. 
RuyBlas, duc d'Olmedo? Vos yeux ont un bande 
Ce n'est que sur Bazan qu'on a mis Olmedo. 

RUY BLAS. 

Je vous fais arrêter. 

DON SALLUSTE. 

Je dirai qui vous êtes. 
RUY BLAS, exaspéré. 
Mais... 




ACTE III, SCÈNE V. 



DON SALLUSTE. 




Vous m'accuserez? J'ai risqué nos deux têtes. 
C'est prévu. Vous prenez trop tôt l'air triomphant. 

RUY BLAS. 

Je nierai tout ! 

DON SALLUSTE. 

Allons ! vous êtes un enfant. 

RUY BLAS. 

is n'avez pas de preuve ! 

DON SALLUSTE. 

Et vous pas de mémoire. 
Je fais ce que je dis, et vous pouvez m'en croire. 
Vous n'êtes que le gant, et moi je suis la main. 

Bas et se rapprochant de Ruy Blas. 

Si tu n'obéis pas, si tu n'es pas demain 
Chez loi pour préparer ce qu'il faut que je fasse, 
Si lu dis un seul mot de tout ce qui se passe. 
Si tes yeux , si ton geste en laissent rien percer. 
Celle pour qui tu crains, d'abord, pour commencer. 
Par ta folle aventure, en cent lieux répandue, 
Sera publiquement diffamée et perdue. 
Puis, elle recevra, ceci n'a rien d'obscur. 



134 RUV BLAS. 

Sous cachet, un papier, que je garde en lieu srti , 
Écrit, te souvient-il avec quelle écriture? 
Signé, lu dois savoir de quelle signature ? 
Voici ce que ses yeux y liront ; c — Moi Ruy Blas, 
€ Laquais de monseigneur le marquis de Finlas, 
« En toute occasion, ou secrète, ou publique, 
c M'engage à le servir comme un bon domestique. 

RUY BLAS, brisé et d'une voix éteinte. 

Il suffit. — Je ferai, monsieur, ce qu'il vous plaît. 

La porte du fond s'ouvre. On voit rentrer les conseiller! 
du conseil privé. 

Don Salluste s'enveloppe vivement de son manteau. 
DON SALLUSTE , hàf. 

On vient. 

Il salue profondément Ruy Blas. Haut. 
Monsieur le duc, je suis votre valet. 

Il sort. 



FIN DU TROISIÈVe ACTE. 



ACTE QUATRIEME. 



DON CÉSAR 



TICTOn HUGO. 



^^ 



PERSONNAGES, 



RUY BLAS. 
DON CÉSAR. 
DON SALLUSTE. 
DON GURITAN. 
UN LAQUAIS. 
UNE DUÈGNE. 
UN PAGE. 
UN ALCADE. 
DES ALGUAZILS. 
DEUX MUETS. 



I 



ACTE QUATRIÈME 



Une petite chambre somptueuse et sombre. Lambris et meubles de 
vieille forme et de vieille dorure. Murs couverts d'anciennes ten- 
tures de velours cramoisi , écrasé et miroitant par places et der- 
rière le dos des fauteuils , avec de larges galons d'or qui le 
divisent en ban<ics verticales. Au fond, une porte à deux battants. 
A gauche, sur un pau coupé , une grande cheminée sculptée du 
temps de Philippe 11 , avec écusson de fer battu dans l'intérieur. 
Du côté opposé, sur un pan coupé, une petite porte basse donnant 
dans un cabinet obscur. Une seule fenêtre à gauche , placée très- 
haut et garnie de barreaux et d'un auvent inférieur conune les 
croisées iles prisons. Sur le mur, quelques vieux portraits enfu- 
més et à demi effacés. Coffre de garde-robe avec miroir de Venise. 
Grands fauteuils du temps de Philippe III. Due armoire très-ornée 
atlossée au mur. Dne table carrée avec ce qu'il faut pour écrire. 
Un petit guéridon de forme ronde à pieds dorés dans un coin. 
C'est le malin. 

Au lever du rideau, Ruy Blas, vêtu de noir, sans manteau et sans la 
loiiion, vivement agité, se promène à grands pas dans la chambre. 
Au fond se tient son page , Immobile et comme attendant ses 
ordres. 



SCENE PREMIERE. 

RUY BLAS, LE PAGE. 

RUY BLAS, à part, et se parlant à lui-même. 

Que faire? — Elle d'abord ! elle avant tout ! — rien 
DiU-on voir sur un mur rejaillir ma cervelle, [qu'elle ! 
DiU le gibet nie prendre ou l'enfer me saisir 
Il faut que je la sauve ! — oui ! mais y réussir , 
Comment faire? donner mon sang, mon cœur, mon âme, 



156 RUT BLAS. 

Ce n'est rien , c'est aisé. Mais rompre cette trame ! 
Deviner... — deviner ! car il faut deviner ! — 
Ce que cet homme a pu construire et combiner I 
Il sort soudain de l'ombre et puis il s'y replonge. 
Et là, seul dans sa nuit, que fait-il? — Quand j'y 
Dans le premier moment je l'ai prié pour moi ! [songe. 
Je suis un lâche, et puis c'est stupide! — eh bien quoi! 
C'est un homme méchant- — Mais que je m'imagine 
— La chose a sans nulle doute une ancienne origine, — 
Que lorsqu'il tient sa proie et la mâche à moitié , 
Ce démon va lâcher la reine, par pitié 
Pour son valet! Peut-on fléchir les bêles fauves? 

— Mais, misérable, il faut pourtant que lu la sauves! 
C'est toi qui l'as perdue! à tout prix! il le faut! 

— C'est fini. Me voilà retombé î De si haut ! 

Si bas! j'ai donc rêvé! — Ho! je veux qu'elle échappe ! 

Mais lui ! par quelle porte, ô Dieu , par quelle irappe. 

Par où va-t-il venir, l'homme de trahison? 

Dans ma vie et dans moi, comme en celle maison, 

Il est maître. Il en peut arracher les dorures. 

Il a toutes les clefs de toutes les serrures. 

Il peut entrer, sortir, dans l'ombre s'approcher, 

Et marcher sur mon cœur comme sur ce plancher. 

— Oui, c'est que je révais! le sort trouble nos télc 
Dans la rapidité des choses silôt faites. — 

Je suis fou. Je n'ai plus une idée en son lieu. 
Ma raison dont j'étais si vain , mon Dieu! mon Dieu ! 
Prise en un tourbillon d'épouvante cl de rage , 
N'est plus qu'un pauvre jonc tordu par un orage ! 
Que faire? l^ensons bien. D'abord empécbons-la 



ACTE IV, SCÈNE I. 157 

De sonir du palais. — Oh oui , le piège est là. 
Sansdoule. Autour de moi tout est nuit , tout est gouffre. 
Je sens le piège , mais je ne vois pas. — Je souffre ! 
C'est dit. Empêchons-la de sortir du palais. 
Faisons-la prévenir sûrement, sans délais. — 
Par qui? — je n'ai personne ! 

Il rêve avec accablement. Puis, tout à coup , comme frappé 
d'une idée subite el d'une lueur d'espoir, il relève la tête. 

— Oui, don Guritan l'aime! 
C'est un homme loyal ! oui ! 

Faisant un signe au page de s'approcher. Bas. 

— Page, à l'instant même, 
Va chez don Guritan , et fais-lui de ma part 
Mes excuses, et puis dis-lui que sans retard 
Il aille chez la reine et qu'il la prie en grâce , 
En mon nom comme au sien, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. 
De ne point s'absenter du palais de trois jours. 
Quoi qu'il puisse arriver. De ne point sortir. Cours ! 

Rappelant le page. 
Ah! 

Il tire de son garde-notes une feuille et un crayon. 

Qu'il donne ce mot à la reine, et qu'il veille ! 

BII écrit rapidement sur son genou. 
Croyez don Guritan , faites ce qu'il conseille ! > 
II ploie le papier et le remet au page. 

Quant à ce duel , dis-lui que j'ai tort , que je suis 
A ses pieds, qu'il me plaigne et que j'ai des ennuis , 



13. 



i 



138 RUÏ BLAS. 

Qu'il porte chez la reine à Tinstant mes suppliques , 
Et que je lui ferai des excuses publiques. 
Qu'elle est en grand péril. Qu'elle ne sorte point. 
Quoiqu'il arrive. Au moins trois jours. — De point en po 
Fais tout. Va, sois discret, ne laisse rien paraître. 

LE PAGE. 

Je vous suis dévoué. Vous êtes un bon maître. 

RUY BLAS. 

Cours, mon bon petit page. As-tu bien tout compris! 

LE PAGE. 

Oui , monseigneur , soyez tranquille. 
Il sort. 
RUY BLAS, resté seul, tombant sur uo fauteuil. 

Mes esprits 
Se calment. Cependant, comme dans la folie, 
Je sens confusément des choses que j'oublie. 
Oui, le moyen est sûr. Don Guriuin... ! — mais moi? 
Faut-il attendre ici don Salluste? Pourquoi? 
Non. Ne l'attendons pas. Cela le paralyse 
Tout un grand jour. Allons prier dans quelque église. 
Sortons. J'ai besoin d'aide, et Dieu m'inspirera! 

il prend son ch.ipeau sur nnecrédencc.el secoue une sonnette 
liosée sur la table. Deux nègres, velus «le velours verl-clair 
et de brocard (Por,. jaquettes plissées à grandes basques, 
paraissent à la |>orte du fond. 



ACTE IV, SCÈNE I. 15!) 

Je sors. Dans un instant un homme ici viendra. 
— Par une entrée à lui. — Dans la maison, peut être, 
Vous le verrez agir comme s'il était maître. 
Laissez-le faire. Et si d'autres viennent... 

t Après avoir hésilé un moment. 

Ma foi, 



laisserez entrer ! — 

II congédie du geste les noirs, qui s'inclinent en signe 
d'obéissance et qui sortent. 

Allons? 

Il sort. 



ornent où la porte se referme sur Ruy Blas, on entend 
un grand huit dans la cheminée, par laquelle on voit lom- 
per tout à coup un homme , enveloppé d'un manteau dégue- 
nillé , qui se précipite dans la chambre. C'est don César. 



140 R(JY BLAS. 

SCÈNE DEUXIÈME. 

DON CÉSAR. 

Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse 
et inquiète en même temps. 

Tant pis ! c'est moi ! 

Il se relève en se frottant la jambe sur laquelle il est tombé, 
et s'avance dans la chambre avec force révérences et cha- 
peau bas. 

Pardon ! ne faites pas alleniion , je passe. 
Vous parliez entre vous. Continuez , de grâce. 
J'entre un peu brusquement, messieurs,j'en suis fâché! 

11 s'arrête au milieu de la chambre et s^aperçoit qu*il est seul. 

— Personne! — sur le toit tout à l'heure perché , 
J'ai cru pourtant ouïr un bruit de voix. — Personne 

S'asseyant dans un fauteuil. 

Fort bien. Recueillons- nous. La solitude est bonne.. 

— Ouf! que d'événements ! — J'en suis émerveillé 
Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé 
Primo, ces alguazils qui m'ont pris dans leurs serres ; 
Puis cet embarquement absurde; ces corsaires; 

Et cette grosse ville où l'on m'a tant battu ; 
Et les tentations faites sur ma vertu 
Par cette femme jaune; et mon départ du bagne; 
Mes voyages ; enfin , mon retour en Espagne î 



I 



'^m, quel roii 



ACTE IV, SCÈNE H. 141 



, quel roman ! le jour où j'arrive, c'est fort. 
Ces mêmes alguazils rencontrés tout d'abord ! 
Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue ; 
Je saute un mur ; j'avise une maison perdue 
Dans les arbres, j'y cours; personne ne me voit; 
Je grimpe alègreraent du hangard sur le toit; 
Enfin, je m'introduis dans le sein des familles 
Par une cheminée où je mets en guenilles 
Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend!... 
— Pardieu ! monsieur Sallusle est un grand sacripant ! 

Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le 
grand cofFre à tiroirs sculptés. 

—Mon pourpoint m'a suivi dans mes malheurs. Il lutte ! 

Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de 
salin rose usé, déchiré et rapiécé j puis il porte vivement la 
main à sa jambe avec un coup d'oeil vers la cheminée. 

Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute ! 

II ouvre les tiroirs du cofiFre. Dans l'un d'entre eux, il trouve 
un manteau de velours veri-clair, brodé d'or , le manteau 
donné par don Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau 
et le compare au sien. 

— Ce manteau me paraît plus décent que le mien. 

Il jette le manteau vert sur ses épaules , et met le sien à la 
place dans le cotfre après l'avoir soigneusement plié ; il y 
ajoute son chapeau qu'il enfonce sous le manteau d'un coup 
de poing, puis il referme le tiroir. Use promène fièrement 
dans le beau manteau brodé d'or. 



H2 RU Y BLAS. 

C'est égal, me voilà revenu. Tout va bien. 

Ah! mon très-cher cousin, vous voulez que j'émigre 

Dans celte Afrique où Thomme est la souris du tigre ! 

Mais je vais me venger de vous, cousin damné, 

Épouvantablement quand j'aurai déjeûné. 

J'irai, sous mon vrai nom, chez vous, traînant ma queue, 

D'affreux vauriens sentant le gibet d'une lieue, 

Et je vous livrerai vivant aux appétits 

De tous mes créanciers — suivis de leurs petits. 

Il aperçoit dans un coin une magnifique paire de bollinesà 
canons de dentelles. Il jette lestement ses vieux souliers, 
et chausse sans façon les bottines neuves. 

Voyons d'abord où m'ont jeté ses perfidies. 

Après avoir examiné la chambre de tous les côtés. 

Maison mystérieuse et propre aux tragédies. 
Portes closes, volets barrés, un vrai cachot. 
Dans ce charmant logis on entre par en haut. 
Juste comme le vin entre dans les bouteilles. 

Avec un soupir. 

— C'est bien bon du bon vin ! — 

Il aperçoit la petite porte à droite, l'ouvre, s'introduit vive- 
ment dans le cabinet avec lequel elle communique , puis 
rentre avec des gestes d'étonnemenl. 

Merveille des merveilles ! 
Cabinet sans issue où tout est clos aussi ! 



ACTE IV, SCÈNK II. U5 

U va à la porte du fond , l'entr^ouvre , et regarde au dehors : 
puis il la laisse retomber et revient sur le devant du 
théâtre. 



i Personne ! — Où diable suis-je ? — Au fait , j'ai réussi 
A fuir les alguazils. Que m'importe le reste? 
Vais-je pas m'effarer et prendre un air funeste 
Pour n'avoir jamais vu de maison faite ainsi? 



Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque 
aussitôt. 



Ah çà! mais — je m'ennuie horriblement ici. 

A>isantuue petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait 
le coin du pan coupé. 

Voyons , ceci m'a l'air d'une bibliothèque. 

Il y va et l'ouvre. C'est un garde-manger bien garni. 

Justement. — Un pâté, du vin, une pastèque. 
C'est un encas complet. Six flacons bien rangés ! 
Diable ! sur ce logis j'avais des préjugés. 

Examinant les flacons l'un après Tautre. 
C'est d'un bon choix. — Allons ! l'armoire est honorable. 



Il va chercher dans un coin la petite table ronde, l'apporte 
sur le devant du théâtre et la charge joyeusement de tout 
ce que contient le garde-manger , bouteilles , plats , etc. . il 



144 I\UY BLAS. 

ajoute un verre, une assiette, une fourchette, etc. — Pm 
il prend une des bouteilles. 

Lisons d'abord ceci. 

Il enaplil le verre , et boit d'un trait. 

C'est une œuvre admirable 
De ce fameux poète appelé le soleil ! 
Xérès-des-Chevaliers n'a rien de plus vermeil. 

Il s'assied , se verse uu second verre et boit. 

Quel livre vaut cela ? Trouvez-moi quelque chose 
De plus spiritueux ! 

il boit.' 

Ah ! Dieu , cela repose î 
Mangeons. 

Il entame le pâté. 

Chiens d'alguazils ! je les ai déroutés. 
Ils ont perdu ma trace. 

il mange. 

Oh! le roi des pâtés! 
Quant au maître du lieu, s'il survient... — 

Il va au buffet et en rapporte un verre et un couvert qu'il po« 

sur la table. 

je rinvii* 
— Pourvu qu'il n'aille pas me chasser ! Mangeons v! 



ACTE IV, SCÈNE II. 1»» 

Il met les morceaux doubles. 

Mon dîner fait, j'irai visiter la maison. 

Mais qui peut Thabiter? peut-être un bon garçon. 

Ceci peut ne cacher qu'une intrigue de femme. 

Bah! quel mal fiiis je ici? qu'est-ce que je réclame? 

Rien, — Thospitaliié de ce digne mortel , 

A la manière antique , 

[| s'agenouille à demi et entoure la table de ses bras. 

En embrassant l'autel. 

Il boit. 

D'abord , ceci n'est point le vin d'un méchant homme, 
Et puis , c'est convenu , si Ton vient, je me nomme. 
Ah ! vous endiablerez , mon vieux cousin maudit î 
Quoi, ce bohémien ? ce galeux? ce bandit? 
Ce Zafari? ce gueux? ce va-nu-pieds..? — Tout juste! 
Don César de Bazan , cousin de don Sallusle? 
Oh la bonne surprise ! et dans Madrid , quel bruit ! 
Quand est-il revenu? ce malin? cette nuit'' 
Quel tumulte partout en voyant cette bombe. 
Ce grand nom oublié qui tout à coup retombe. 
Don César de Bazan ! oui , messieurs, s'il vous plaît. 
Personne n'y pensait, personne n'en parlait. 
Il n'était donc pas morl? il vit, messieurs, mesdames! 
Les hommes diront : Diable! — Oui-dà! diront les fem- 
Doux bruit qui vous reçoit rentrantdansvosfoyers,[mes. 
Mêlé de l'aboiement de trois cents créanciers! 
Quel beau rôle à jouer ! — Hélas ! l'argent me manque. 

14 



14G RL'Y BLAS. 

Rruil à la porte. 

On vient. — Sans doute on va comme un vil saltimbanque 
M'expulser. — C'est égal, ne fais rien à demi, 
César î 

Il s'enveloppe de son manteau jusqu'aux yeux. La porte du 
fond s'ouvre. Entre un laquais en livrée, portant sur son dos 
un grosse sacoche. 



ACTE IV, SCÈNE lli. 14"î 

SCÈNE TROISIÈME. 

DON CÉSAR, UN LAQUAIS. 

DON CÉSAR, loisanl le laquais de la tête aux pieds. 

Qui venez-vous chercher céans, l'ami? 
A pari. 
Il faut beaucoup d'aplomb, le péril est extrême. 

LE LAQUAIS. 

Don César de Bazan. 

DON CÉSAR , dégageant son visage du manteau. 

Don César ! c'est moi-raénie ! 
A part. 
Voilà du merveilleux î 

LE LAQUAIS. 

Vous êtes le seigneur 
Don César de Bazan ? 

DON CÉSAR. 

Pardieu! j'ai cet honneur. 



148 RUY BLAS. 

César! le vrai César! le seul César! le comte 
De Garo... 

LE LAQUAIS, posant sur le fauteuil la sacoche. 
Daignez voir si c'est là votre compte. 
DON CÉSAR, comme ébloui. 
A part. 
De l'argent ! c'est trop fort ! 

Haut. 
Mon cher... 

LE LAQUAIS. 

Daignez compter. 
C'est la somme que j'ai l'ordre de vous porter. 

DON CÉSAR, gravement. 

Ah! fort bien ! je comprends. 

A part. 

Je veux bien que le diable... — 
Cà, ne dérangeons pas cette histoire admirable. 
Ceci vient fort à point. 

Haut. 
Vous faut-il des reçus? 



ACTE IV, SCÈNE III. 1*9 

LE LAQUAIS. 

SoR; monseigneur. 

DON CÉSAR, lui montrant la table. 

Mettez cet argent là-dessus. 

Le laquais obéit. 
Oc quelle part? 

Lfe LAQUAIS. 

Monsieur le sait bien. 

DON CÉSAR. 

Sans nul doute. 
^Mais.... 

LE LAQUAIS. 

Cet argent, — voilà ce qu'il faut que j'ajoute, — 
Vient de qui vous savez pour ce que vous savez. 

DON CÉSAR, satisfait de Pexplication. 

Ah! 

LE LAQUAIS. 

Nous devons, tous deux, être fort réservés. 
Chut! 

14. 



'80 RL'Y BI.AS. 

DON cÊsar. 

Chut!!! — Cet argent vient...— la phrase es 

Dr. 1 • j [magnifique 

Redites-la moi donc. 

LE LAQUAIS. 

Cet argent... 

DON CÉSAR. 

Tout s'explique î 
Me vient de qui je sais... 

LE LAQUAIS. 

Pour ce que vous savez. 
Nous devons... 

DON CÉSAR. 

Tous les deux!!! 

LE LAQUAIS. 

Être fort réservé.^ 

DON CÉSAR. 

C'est parfaitenicnt clair. 



ACTE IV, SCÈNE III. 
LE LAQUAKS. 

Moi j'obéis. Du resic 



isi 



comprends pas. 



DON CÉSAR. 

Bah! 

LE LAQUAIS. 

Mais vous comprcnex ! 



suflit. 



DON CÉSAR. 



LE LAQUAIS. 



DON CÉSAR. 



Peste ! 



Je comprends et je prends, mon irès-cher. 
l'argent qu'on reçoit, d'abord , c'est toujours clair. 



ml! 



LE LAQUAIS. 
DON CÉSAR. 

Chut!!! ne faisons pas d'indiscréiion. Diaotre! 

LE LAQUAIS. 

miptez, seigneur ! 



152 RUY BLAS. 

DON CÉSAR. 

Pour qui me prends-tu? 
AdmiraDl la rondeur du sac posé sur la table. 
Le beau ventre \ 
LE LAQUAIS, insistant. 
Mais.... 

DON CÉSAR. 

Je me fie à toi. 

LE LAQUAIS. 

L'or est en souverains. 
Bons quadruples pesant sept gros trente-six grains, 
Ou bons doublons au marc. L'argent, en croix- maries. 

Don César ouvre la sacoche et en lire plusieurs sacs pleins d'or 
et d'argent qu'il ouvre et vide sur la table avec admiration j 
puis il se met à puiser à pleines poignées dans les sacs d'or 
et remplit ses poches de quadruples et de doublons. 

DON CÉSAR , s'interrompaot avec majesté. 
A part. 

Voici que mon roman, couronnant ses féeries, 
Meurt amoureusement sur un gros million. 



ACTE IV, SCÈNE III. *«' 

Il se remel à remplir ses poches. 
3 délices! je mords à même un galion! 

Jne poche pleine, il passe à l'autre. Il se cherche des poches 
partout, et semble avoir oublié le laquais. 

LE LAQUAIS, qui le regarde avec impassibilité. 

iEt maintenant j'attends vos ordres. 

DON CÉSAR, se retournant. 

Pourquoi faire? 

LE LAQUAIS. 

Afin d'exécuter, vite et sans qu'on diffère. 
Ce que je ne sais pas et ce que vous savez. 
De très-grands intérêts.... 

DON CÉSAR, l'interrompant d'un air d'intelligence. 

Oui, publics et privés!!! 

LE LAQUAIS. 

Veulent que tout cela se fasse à l'instant même. 
Je dis ce qu'on m'a dit de dire. 

DON CÉSAR , lui frappant sur l'épaule. 

Et je t'en aime , 

Fidèle serviteur ! 

LE LAQUAIS. 

tPour ne rien retarder , 



l'i* RUY Hl.AS. 

Mon maître à vous me donne afin de vous aider. 

DON CÉSAR. 

C'est agir congrumeni. Faisons ce qu'il désire. 

A part. 

Je veux être pendu si je sais que lui dire. 

Haut. 
Approche , galion , et d'abord — 

Il remplit de vin l'autre verre, 
bois-moi ça ! 

LE LAQUAIS. 

Quoi , seigneur ! JE 

bON CÉSAR. 

Bois-moi ça ! 

Le laquais boit , don César lui remplit son vri ic. 

Du vin d'Oropcsa ! 

Il fait asseoir le laquais , le fait boire , et lui verse 
de nouveau vin. 
Causons. 

A pari. 
11 a déjà la prunelle allumée. 



ACTE IV, SCENE III. i55 

Haul et «'étendant sur sa chaise. 

lomme , mon cher ami , n'est que de la fumée 
re, et qui sort du feu des passions. Voilà. 

Il lui verse à boire. 

>l bêle comme tout ce que je te dis là. 
d'abord la fumée, au ciel bleu ramenée, 
comporle autrement dans une cheminée. 
Lile monte gaîmeut, et nous dégringolons. 

Il se frotte la jambe. 

tL'horame n'est qu'un plomb vil. 

II remplit les deux verres. 

Buvons.Tous tes doublons 
Ne valent pas le chant d'un ivrogne qui passe. 

Se rapprochant d'un air mystérieux. 

Vois-tu , soyons prudents. Trop chargé , l'essieu casse. 

Le mur sans fondement s'écroule subito. 

Mon cher, raccroche-moi le col de mon manteau. 

LE LAQUAIS , fièrement. 

Seigneur, je ne suis pas valet de chambre. 

Avant que don César ait pu Pen empêcher, il secoue la son- 
nette prise sur la table. 

DON G^SAR, à part, eflFrayé, 

Il sonne! 



«86 ROY BLAS. 

Le maître va peut-être arriver en personne. 
Je suis j)ris. 

Entre un des noirs. Don César, en proie à Ja plus vive anxieK 
se retourne du côté opposé comme ne sachant que devenir. 

LE LAQUAIS, au nègre. 
Remettez l'agrafe à monseigneur. 

Le nègre s'approche gravement de don César, qui le regard 
faire d'un air stupéfait; puis il rattache l'agrafe du mar 
teau , salue et sort , laissant don César pétrifié. 

DON CÉSAR, se levant de table. 

A part. 

Je suis chez Belzébuih, ma parole d'honneur! 

Il vient sur le devant du théâtre et s'y promène à grands pas 

Ma foi, laissons-nous faire , et prenons ce qui s'offre. 
Donc je vais remuer les écus à plein coffre. 
J'ai de l'argent! que vais-je en faire? 

Se tournant vers le laquais attablé, qui continue à boire cl q. 
commence à chanceler sur sa chaise. 

Attends, pardon 

Rêvant , à part. 

Voyons, — si je payais mes créanciers? — ii donc : 

— Du moins, pour les calmer, Ames à s'aigrir promptes 

Si je les arrosais avec quelques à-comples'' 

— A quoi bon arroser ces vilaines fleurs-là? 

Où diable mon esprit va-l-il chercher cela? 

Rien n'est tel que l'argent pour vous corrompre un 

Et, lût-il descemJanld'Annibal qui prit Rome, [homme, 



ACTE IV, SCÈNE III. i»7 

L'emplir jusqu'au goulot de sentiments bourgeois! 
Que dirait-on? me voir payer ce que je dois! 
Ah! 

LE LAQUAIS, vidant son verre. 
J^.Que m'ordonnez- VOUS? 

^H DON CÉSAR. 

^H Laisse-moi, je médite. 

^Hb en m'attendant. 

Le laquais se remet à boire. Lui continue de rêver , et tout à 
coup se frappe le front comme ayant trouvé une idée. 

Oui! 

Au laquais. 

Lève-toi tout de suite. 
Voici ce qu'il faut faire ! Emplis tes poches d'or. 

Le laquais se lève en trébuchant , et emplit d'or les poches 
de son justaucorps. Don César Ty aide tout en continuant. 

Dans la ruelle, au bout de la Place-Mayor, 
Entre au numéro neuf. Une maison étroite. 
Beau logis, si ce n'est que la fenêtre à droite 
A sur le cristallin une taie en papier. 

LE LAQCAIS. 

pson borgne? 

DON CÉSAR. 

Non , louche. On peut s'estropier 
montant l'escalier. Prends-y garde. 

15 



158 RUY BLAS. 

LE LAQUAIS. 

Une échelle? 

DON CÉSAR. 

A peu près. C'est plus roide. — En haut loge une belle 

Facile à reconnaître, un bonnet de six sous 

Avec de gros cheveux ébouriffés dessous. 

Un peu courte,un peu rousse... — Une femme charmante! 

Sois très-respeciueux , mon cher, c'est mon amante! 

Lucinda, qui jadis, blonde à l'œil indigo, 

Chez le pape, le soir, dansaii le fandango. 

Compte-lui cent ducats en mon nom. — Dans un bouge, 

A côté, tu verras un gros diable au nez rouge, 

Coiffé jusqu'aux sourcils d'un vieux feutre fané 

Où pend tragiquement un plumeau consterné, 

La rapière à l'échiné et la loque à l'épaule. 

— Donne de notre part six piastres à ce drôle. — 

Plus loin, tu trouveras un trou noir comme un four, 

Un cabaret qui chante au coin d'un carrefour. 

Sur le seuil boit et fume un vivant qui le hante. 

C'est un homme fort doux et de vie élégante , 

Un seigneur dont jamais un juron ne tomba , 

Et mon ami de cœur, nommé Goulalromba. 

— Trente écus î — Et dis-lui , pour toutes patenôtri 

Qu'il les boive bien vite et qu'il en aura d'aulres. 

Donne à tous ces faquins ton argent le plus rond , 

Et ne l'ébahis pas des yeux qu'ils ouvriront. 

LE LAQUAIS. 

Après? 



ACTE IV, SCÈNE III. 15» 

DON CÉSAR. ♦ 

Garde le reste. Et pour dernier chapitre... 

LE LAQUAIS. 

Qu'ordonne, monseigneur ! 

(m DON CÉSAR, 

ass 



Va te soûler, bélître! 
!âsse beaucoup de pots et fais beaucoup de bruit , 
Et ne rentre chez toi que demain — dans la nuit. 



LE LAQUAIS. 

Sufiit , mon prince. 

III se dirige vers la porte en faisant des zig-zags. 
DON CÉSAR, le regardant marcher. 
A part. 
Il est effroyablement ivre ! 
Le rappelant. L'autre se rapproche. 

Ah !.. — Quand tn sortiras, les oisifs vont te suivre. 
Fais par ta contenance honneur à la boisson. 
Sache le comporter d'une noble façon. 
S'il tombe par hasard des écus de tes chausses, 
Laisse tomber ; — et si des essayeurs de sauces , 
Des clercs, des écoliers, des gueui qu'on voit passer. 



160 RUY BLAS. 

Les ramassent, — mon cher, laisse-les ramasser. 
Ne sois pas un mortel de trop farouche approche. 
Si même ils en prenaient quelques-uns dans ta poche, 
Sois indulgent. Ce sont des hommes comme nous. 
Et puis il faut, vois-tu , c'est une loi pour tous , 
Dans ce monde , rempli de sombres aventures, 
Donner parfois un peu de joie aux créatures. 

Avec mélancolie. 

Tous ces gens-là seront peut-être un jour pendus ! 
Ayons donc les égards pour eux qui leur sont dus ! 
— Va-t'en. 

Le laquais sort. Resté seul , don César se rassied , s'accoude 
sur la table , et parait plongé dans de profondes réflexions. 

C'est le devoir du chrétien et du sage , 
Quand il a de Targcrit, d'en faire un hon usage. 
J'ai de quoi vivre au moins huit jours! Je les vivrai. 
Et s'il me reste un peu d'argent , je l'emploîrai 
A des fondations pieuses. Mais je n'ose 
M'y fier , car on va me reprendre la chose. 
C'est méprise sans doute, et ce mal adressé 
Aura mal entendu , j'aurai mal prononcé... 

La porte du fond se rouvre. Entre une duègne j vieille , che- 
veux gris, basquine et mantille noires; éventail. 



ACTE IV, SCENB IV. 161 

SCÈPIE QUATRIÈME. 

DON CÉSAR , UNE DUÈGNE. 

LA DUÈGNE, sur le seuil de la porle. 

Don César de Bazan ! 

Don César, absorbé dans ses méditations, relève brusquemeiil 
la tête. 

DON CÉSAR. 

Pour le coup ! 

A part. 

Oh! femelle! 

Pendant que la duègne accomplit une profonde révérence au 
fond du théâtre , il vient stupéfait sur le devant de la scène. 

Mais il faut que le diable ou Salluste s'en mêle? 
Gageons que je vais voir arriver mon cousin. 
Une duègne ! 

Haut. 
C'est moi don César, — Quel dessein?... 
A part. 
D'ordinaire une vieille en annonce une jeune. 

LA DUGÈNE (révérence avec un signe de croix.) 

Seigneur, je vous salue, aujourd'hui jour de jeûne, 
En Jésus Dieu le fils sur qui rien ne prévaut. 

15. 



162 RUY BLAS. 

DON CÉSAR, à part. 

A galant dénoûmenl commencement dévot. 

Haut. 
Ainsi soit-il ! Bonjour. 

LA DUÈGNE. 

Dieu vous maintienne en joie ! 
Mystérieusement. 

Avez-vousà quelqu'un qui jusqu'à vous m'envoie, 
Donné pour celle nuit un rendez-vous secret? 

DON CÉSAR. 

Mais j'en suis fort ca[»able. 

LA DUÈGNE. 

Klle tire de sod garde-infante un billet plié et le lui présente. 
mais sans le lui laisser prendre. 

Ainsi , mon beau discret, 
(i est bien vous qui venez, et pour celle nuit même. 
D'adresser ce message à quelqu'un qui vous aime, 
Kt que vous savez bien? 

DON CÉSAR. 

Ce doit être moi. 

LA DUÈGNE. 

Bon. 
La dame, mariée à quelque vieui barkm, 
A des ménagements sans doute est obligée , 



I 



àCTE IV, SCÈNE IV. 



Et de me renseigner céans on m'a chargée. 
Je ne la connais pas , mais vous la connaissez. 
La soubrette m'a dit des choses. C'est assez. 
Sans les noms. 

DON CÉSAR. 

Hors le mien. 

LA DDÈGNE. 

C'est tout simple. Une dame 
Reçoit un rendez-vous de l'ami de son âme, 
Mais on craint de tomber dans quelque piège; mais 
Trop de précautions ne gâtent rien jamais. 
Bref! ici l'on m'envoie avoir de votre bouche 
La confirmation... 

DON CÉSAR. 

Oh î la vieille farouche ! 
Vrai Dieu ! quelle broussaille autour d'un billet doux , 
Oui, c'est moi, moi, le dis-je! 

LA DUÈGNE. 

Mie pose sur la table le billet plié, que don César examine avec 
curiosité. 

En ce cas, si c'est vous, 
Vous écrirez : Venez, 'du dos de cette lettre. 
Mais pas de votre main , pour ne rien compromettre. 

DON CÉSAR. 

Teste ! au fait ! de ma main ! 



i64 RUY BLAS. 

A part. 

Message bien rempli ! 

Il lend la main pour prendre la lettre, mais elle est reca- 
chetée , et la duègne ne1a lui laisse pas toucher. 

LA DUÈGNE. 

N'ouvrez pas. Vous devez reconnaître le pli. 

DON CÉSAR. 

Pardieu ! 

A part. 

Moi qui brûlais de voir !... jouons raon rôle! 

II agite la sonnette. Entre un des noirs. 

Tu sais écrire?... 

Le noir fait un signe de tête affirmatif. Étonnemcnt 
de don César. 

A part. 
Un signe ! 

Haut. 

Es-tu muet, mon drôle? 

Le noir fait un nouveau signe d'affirmation. Nouvelle 
stupéfaction de don César. 



ACTE IV, SCÈNE IV. 165 

A part. 

Fort bien ! continuez ! des muets à présent ! 

Au muet , en lui montranl la lettre , que la vieille lient appli- 
quée sur la lahle. 

— Écris-moi là : Venez. 

Le muet écrit. Don César fait signe à la duègne de reprendre 
la lettre , et au muet de sortir. Le muet sort. 

A part. 

II est obéissant ! 

LA DUÈGNE, remettant le billet dans son garde-iufante et se 
rapprochant de don César. 



] 



S la verrez ce soir. Est-elle bien jolie? 

DON CÉSAR. 

rmante ! 

LA DUÈGNE. 



La suivante est d'abord accomplie. 
Elle m'a pris à part au milieu du sermon. 
Mais belle! un profil d'ange avec l'œil d'un démon. 
Puis aux choses d'amour elle paraît savante. 

DON CÉSAR, à part. 

Je me contenterais fort bien de la servante ! 



166 RUY BLAS. 

LA DUÈGNE. 

Nous jugeons, car toujours le beau fait peur au laid , 
La sultane à l'esclave, et le maître au valet. 
La vôtre est, à coup sûr, fort belle. 

DON CÉSAR. 

Je m'en flatte. 
LA DUÈGNE , faisant une révérence pour se relirer. 
Je VOUS baise la main. 

DON CÉSAR , lui donnant une poignée de doublons. 
Je te graisse la patte. 
Tiens , vieille ! 

LA DUÈGNE , empochant. 
La jeunesse est gaie aujourd'hui ! 
DON CÉSAR , la congédiant. 

Va. 
LA DUÈGNE, révérences. 
Si VOUS aviez besoin... J'ai nom dame Oliva. 
Couvent San-ïsidro. — 
Elle sort ; puis la porte se rouvre et Ton voit sa léte reparaître. 

Toujours à droite assise. 
Au troisième pilier en entrant dans l'église. 

Don César se retourne avec impatience. La porte retombe} 
puis elle se rouvre encore , et la vieille reparait. 

Vous la verrez ce soir ! monsieur, pensez à moi 
Dans vos prières. 

DON CÉSAR , la chassant avec colère. 
Ah! 



ACTK IV, SCÈNE IV. 467 

La duègne disparait ; la porle se referme. 
DON CÉSAR , seul. 

Je me résous, ma foi, 
A ne plus m'étonner. J'habite dans la lune. 
Me voici maintenant une bonne fortune ; 
Et je vais contenter mon cœur après ma faim. 

Rêvant. 

Tout cela me paraît bien beau. — Gare la fin. 

La porte du fond se rouvre. Parait don Guritan avec deux 
longues épées nues sous le bras. 



IM RCY BLAS. 

SCÈNE CmQUIÈME. 

DON CÉSAR, DON GURITAN. 

DON GURITAN, du fond du théâtre. 
Don César de Bazan ! 

DON CÉSAR. 

II se retourne et aperçoit, Don Gurilan et les deux épées. 

Enfin ! à la bonne heure I 
L'aventure était bonne , elle devient meilleure. 
Bon dîner, de l'argent, un rendez-vous, — unduel! 
Je redeviens César à l'état naturel I 

11 aborde gaîment, avec force salutations empressées, don Gu- 
rilan, qui fàx<; sur lui un œil inquiétant, et s'avance d'un 
pas roide sur le devant du théâtre. 

C'est ici, cher seigneur. Veuillez prendre la peine 
Il lui présente un fauteuil. DonGuritan reste debout. 
D'entrer, de vous asseoir.-Comme chez vous,-sans gêne. 
Enchanté de vous voir. Çà , causons un moment. 
Que fait-on à Madrid? Ah ! quel séjour charmant î 
Moi , je ne sais plus rien, je pense qu'on admire 
Toujours Malalobos et totijours Lindamire. 
Pour moi je craindrais plus, comme péril urgent, 
La voleuse de cœurs que le voleur d'argent. 
Oh! les femmes, monsieur! Cette engeance endiablée 
Me lient, cl j'ai la tète à leur endroit fêlée. 
Parlez , remettez-moi l'esprit en bon chemin. 



ACTE IV, SCÈÎCK V. 4G«» 

Je ne suis plus vivant, je n'ai plus rien (riiumain , 
Je suis un être absurde, un mort qui se réveille , 
Un bœuf, un hidalgo de la Caslille-Vieille. 
On m'a volé ma plume et j'ai perdu mes gants. 
J'arrive des pays les plus extravagants. 

DON GURITAN. 

Vous arrivez , mon cher monsieur? Eh bien , j'arrive 
Encor bien plus que vous ! 

DON CÉSAR, épanoui. 

De quelle illustre rive? 

DON GURITAN. 

De là-bas, dans le Nord. 

DON CÉSAR. 

Et moi, de tout là-bas. 
Dans le Midi. 

DON GURITAN. 

Je suis furieux ! 

DON CÉSAR. 

N'est-ce pas? 
Moi je suis enragé I 

DON GURITAN. 

J'ai fait douze cents lieues î 

DON CÉSAR. 

Moi, deux mille ! j'ai vu des femmes jaunes, bleues, 
Noires , vertes. J'ai vue des lieux du ciel bénis , 
Alger, la ville heureuse , l'aimable Tunis , 

VICTOR HUGO. 16 



i:0 RLY RLAS. 

Où l'on voit, tant ces Turcs ont îles façons accerles. 
Force gens empaillés accrochés sur ]os portes. 

DON GURITAN. 

On m'a joué , monsieur ! 

DON CÉSAR. 

Et moi , l'on m'a vendu * 

DON GURÎTAN. 

L'on m'a presque exilé ! 

DON CÉSAR. 

L'on m'a presque pendti ! 

DOW GURITAN. 

On m'envoie àNeubourg, d'une manière adroite. 

Porter ces quatre mots écrits dans une boîte : 

€ Gardez le plus longtemps possible ce vieux fou ! » 

DON CÉSAR , éclalanl de rire. 

Parfait ! qui donc cela ? 

DON GURITAN. 

Mais je tordrai le cou 
A César de Bazan î 

DON CÉSAR , gravement. 

Ah! 

DON GURITAN. 

Pour comble d'audace , 
Tout à l'heure il m'envoie un laquais à sa place. 
Pour l'excuser, dit-il ! Un dresseur de buffet ! 
.le n'ai point voulu voir le valet. Je l'ai fait 



ACTK IV, SCENE V. 17J 

Cliei moi inellre en prison , et je viens cliez le inaîlre. 
Ce Césiir de Bazan ! cet impudent ! ce traître ! 
Voyons, que je le lue ? Où donc est-il ? 

DON CÉSAR , toujours avec gravité. 

C'est moi. 

DOiN GLRITAN. 

Nous! — raillez-vous, monsieur? 

DON CÉSAR. 

Je suis don César. 



DON GURITAN. 



Quoi 



lùicor ! 

DON CÉSAR. 

Sans doute encor ! 

DON GURITAN. 

Mon cher, quittez ce rôle. 
Vous m'ennuyez beaucoup si vous vous croyez drôle. 

DON CÉSAR. 

Vous, VOUS m'amusez fort. Et vous m'avez tout l'air 
D'un jaloux. Je vous plains énormément, mon cher. 
Car le mal qui nous vient des vices qui sont nôtres 
Est pire que le mal que nous font ceux des autres. 
J'aimerais mieux encore, et je le dis à vous. 
Etre pauvre qu'avare et cocu que jaloux. 
Vous êtes l'un et l'autre au reste. Sur mon àme, 
J*aUends encor ce soir madame votre femme. 



t12 KUY «LAS. 

DON GURITAN. 

Ma femme î 

DON CÉSAR. 

Oui , votre femme ! 

DON GURITAN. 

Allons! je ne suis pas 
Marié. 

DON CÉSAR. 

Vous venez faire cet embarras ! 
Point marié! Monsieur prend depuis un quart d'heure 
L'air d'un mari qui hurle ou d'un tigre qui pleure. 
Si bien que je lui donne , avec simplicité , 
Un tas de bons conseils en cette qualité ! 
Mais si vous n'êtes pas marié, par Hercule, 
De quel droit èies-vous à ce point ridicule ? 

DON GURITAN. 

Savez -vous bien, monsieur, que vous m'exaspérez? 

DON CÉSAR. 

Bah! 

DON GURITAN. 

Que c'est trop fort ! 

DON CÉSAR. 

Vrai ? 

DON GURITAN. 

Que VOUS me le pafrcz ! 

DON CÉSAR. 
Il examine d*UD air goguenard les soutiers de don Gurilaa, 



I 



ACTE IV, SCÈNE V. 175 



ni diiiparaisscnt sous des flols de rubans selon la nouvelle 
raode. 

Jadison se niellait des rubans sur la léle. 
Aujourd'hui, je le vois, c'est une mode honnête, 
On en mel sur sa boUe. On se coifïe les pieds. 
C'est charmant! 

DON GUUITAN. 

Nous allons nous battre ! 
DON CÉSAR, impassible. 

Vous croyez? 

DON GURITAN. 

Vous n'êtes pas César, la chose me regarde , 
Mais je vais commencer par vous. 

DON CÉSAR. 

Bon. Prenez garde 
De finir par moi. 

DON GURITAN. 

Il lui présente une des deux épées. 

Fat! sur-le-champ! 

DON CÉSAR , prenant l'épée. 

De ce pas. 
Quand je tiens un bon duel , je ne le lâche pas ! 

DON GURITAN. 

Où ! 

DON CÉSAR. 

Derrière le mur. Celte rue est déserte. 

16. 



iTi lit Y Dl.AS. 

DON GURITAK, essayant la pointe <ie Pépée sur le parquet. 
l*our César, je le lue ensuite! 

DON CÉSAR. 

Vraiment? 

DON GURITAN. 

Ceri< 
DOK CÉSAR, faisant aussi ployer son épée. 

Bail! l'un de nous deux mort, je vous défie après 
De tuer don César. 

DON GURITAN. 

Sortons ! 
lis sortent. On cnltnd le bruit de leurs pas qui a'ciuiuiitu i 
Une petite porte mascjnée s'ouvre à droite dans le mur. < 
donne passage à don Salluste, 



ACTE IV, SCEiNE VJ. nh 



SCE]>iE SIXIEME. 



DOM SALLiiSTE , vélu d'un habit vert sombre , presque noir. 
Il parait soucieux et préoccupé, Il regarde et écoule avec 

inquiétude. 

Aucuns apprêts! 
Apercevant la table chargée de mets. 
Que veut dire ceci? 

Écoutant le bruit des pas de César et de Guritan. 
Quel est donc ce tapage? 
Il se promène rêveur sur Tavant-scène. 
Gudiel ce matin a vu sortir le page 
Et Ta suivi. — Le page allait chez Guritan. — 
Je ne vois pas lUiy Blas. — Et ce page... — Satan! 
C'est quelque contre-mine! oui, quelque avis fidèle 
Dont il aura chargé don Guritan pour elle! 
— On ne peut rien savoir des muets ! — C'est cela ! 
Je n'avais pas prévu ce don Guritan-là ! 

K<M((re don César. Il tient à la main l'épée nue qu'il jelle en 
entrant sur un fauteuil. 



176 HUY BLAS. 

SCÈNE SEPTIÈME. 
DON SALLUSTE, DON CÉSAR. 

DON CÉSAR , (lu seuil de la porte. 
Ah ! j'en étais bien sûr! vous voilà donc, vieux diable 

DON SALLUSTE, se relournanl, pétrifié. 
Don César! 

DON CÉSAR , croisant les bras avec un grand éclat de rire. 
Vous tramez quelque histoire effroyable ! 
Mais je dérange tout, pas vrai, dans ce moment? 
Je viens au beau milieu m'épaler lourdement! 

DON SALLUSTE, à part. 

Tout est perdu ! 

DON CÉSAR, riant. 

Depuis toute la matinée. 
Je patauge à travers vos toiles d'araignée. 
Aucun de vos projets ne doit être debout. 
Je m'y vautre au hasard. Je vous démolis tout. 
C'est très-réjouissant. 

DON SALLUSTE , à part. 

Démon ! qu a-t-il pu faire? 
DON CÉSAR , riant de plus en plus fort. 
Votre homme au sac d'argent, — qui venait pour 1 ai 
— Pour ce que vous savez! — qui vous savez! — [faire 
Il rit. 



ACTE IV, SCÈNE VII. 177 

Parfait ! 

DON SALLUSTE. 

Eh bien? 

DON CÉSAR. 

Je l'ai soûlé. 

DON SALLUSTE. 

Mais l'argent qu'il avait? 

DON CÉSAR, majestueusement. 
J'«ii» ai fait des cadeaux à diverses personnes. 
Dame ! on a des amis. 

DON SALLUSTE. 

A tort tu me soupçonnes... 
Je... 

DON CÉSAR , faisant sonner ses grègues. 
J'ai d'abord rempli mes poches , vous pensez. 
Il se remet à rire. 
Vous savez bien? la dame!... 

DON SALLUSTE. 

Oh! 

DON CÉSAR , qui remarque son anxiété. 

Que vous connaissez. — 

Don Salluste écoute avec un redoublement d^angoisse. 
Don César poursuit en riant. 

Qui m'envoie une duègne, affreuse compagnonnc. 
Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne... 

DON SALLLSTE. 

Pourquoi ? 



*'fi RU Y BLAS. 

UON CÉSAK. 

Pour demander, par prudence el sans bruil 
Si c esl bien don César qui l'attend celle nuit?... 

DON SALLUSTE. 
A part. 

Cielî 

Haut. 

Qu'as-tu répondu? 

DON CÉSAR. 

J'ai dit que oui , mon maître ! 
Que je l'attendais î 

DON SALLUSTE , à pai l. 

Tout n'est pas perdu peut-être î 

DON CÉSAR. 

Enfin, votre lueur, votre grand capilan. 
Qui m'a dit sur le pré s'appeler — Guritan , 

Mouvement de don Sallusle. 
Qui ce matin n'a pas voulu voir, l'homme sage, 
Un laquais de César lui portant un message , 
Et qui venait céans m'en demander raison. 

DON SALLUSTE. 

Eh bien! qu'en as-tu fait? 

DON CÉSAR. 

J'ai tué cet oison. 

DON SALLUSTE. 

Vrai? 



\r.TF. IV, SCÈNT MI. 119 

DON CÉSVR. 

Vrai, l.à, sous le mur, à ceth^ heure il expire. 

DOX SALLUSTE. 

Es-tu sûr qu'il soit mort? 

DON CÉSAR. 

J'eu ai peur. 

DON SALLUSTE , à part. 

Je respire ! ! 
Allons! bonté du ciel! il n'a rien dérangé! 
Au contraire. Pourtant, donnons-lui son congé. 
Débarrassons-nous-en ! quel rude auxiliaire! 
Pour l'argent, ce n'est rien. 
Haut. 

L'histoire est singulière. 
F.t vous n'avez pas vu d'autres personnes? • 

DON CÉSAR. 

Non. 
Mais j'en verrai. Je veux continuer. Mon nom , 
Je compte en faire éclat tout à travers la ville. 
Je vais faire un scandale affreux. Soyez tranquille. 

DON SALLUSTE. 
A part. 

Diable ! 

Vivement et se rapprochant de don César. 
Garde l'argent, mais quitte la maison! 

DON CÉSAR. 

Oui? Vous me feriez suivre! on sait votre façon. 



180 RUY BLAS. 

Puis je retournerais, aimable deslinée, 
Contempler ton azur, ô Méditerranée ! 
Point. 

DON SALLUSTK. 

Crois-moi. 

DON CÉSAR. 

Non. D'ailleurs, dans ce palais-[»rison , 
.le sens quelqu'un en proie a votre trahison. 
Toute intrigue de cour est une échelle double. 
D'un côté, bras liés, morne et le regard trouble, 
Monte le patient; de l'autre, le bourreau. 
— Or, vous êtes bourreau — nécessairement. 

DON SALLUSTE. 

Oh! 

DON CÉSAR. 

Moi , je tire l'échelle , et patatras. 

DON SALLUSTE. 

Je jure... . 

DON CÉSAR. 

Je veux , pour tout gâter, rester dans ravenlnre. 
Je vous sais assez fort, cousin, assez subtil 
Pour pendre deux ou trois pantins au même fil. 
Tiens ! j'en suis un ! Je reste ! 

DON SALLUSTE. 

Écoule... 

DON CÉSAR. 

Rhétorique. 



ACTE IV, SCENE VII. 181 

Ail ! VOUS me faites vendre aux pirates d'Afrique ! 
Ah! vous nie fabriquiez ici des faux César! 
Ah ! vous coraproinellez mon nom ! . 

DON SALLUSTE. 

Hasard ! 

DON CÉSAR. 

Hasard? 
Mets que font les fripons pour les sots qui le mangent. 
Point de hasard ! Tant pis si vos plans se dérangent ! 
Mais je prétends sauver ceux qu ici vous perdez. 
Je vais crier mon nom sur les toits. 

Il monte sur l'appui de la fenêlre et regarde au dehors. 

Attendez ! 
Juste ! des alguazils passent sous la fenêtre. 
Il passe son bras à travers les barreaux , et l'agite en criant 
Holà! 

DON SALLUSTE, effaré, sur le devant dù théâtre. 
A part. 

Tout est perdu s'il se fait reconnaître! 

Entrent des alguazils précédés d'un alcade. Don Sallusle pa- 
rait en proie à une vive perplexité. Don César va vers l'al- 
cade d'un air de triomphe. 



17 



IR4 RUY BLAS. 

SCÈNE HUITIÈME. 

DON^ÉSAR, à l'alcade. 
Vous allez consigner dans vos»J)rocès- verbaux... 
DON SALLUSTE , montrant don César à Palcadc. 
Que voici le fameux voleur Matalobos ! 

DON CÉSAR, stupéfait. 

Comment ! 

DON SALLUSTE, à part. 

Je gagne tout en gagnant vingt-quatre heures. 
A Talcade. 
Cet homme ose en plein jour entrer dans les demeures. 
Saisissez ce voleur. 

Les alguazils saisissent don César au collet. 
DON CÉSAR, furieux , à don Sallu»le. 
Je suis votre valel. 
Vous mentez hardiment! 

l'alcade. 

Qui donc nous appelnii? 

DON SALLUSTE. 

C'est moi. 

DON CÉSAR. 

Pardieu! c'est fort! 
l'alcade. 

Paix! je crois qu il raisoim 



ACTE IV, SCÈNK VIII. 185 

DON CÉSAR. 

>1 lis je suis don César de Bazan en personne ! 

DON SALLUSTE. 

Don César? — Regardez son manteau, s'il vousplaîl. 
Voiis trouverez Salluste écrit sous le collet. 
C'est un manteau qu'il vient de me voler. 

Les alguazils arrachent le manteau, l'alcade l'examine. 
l'alca^de. 

C'est juste» 

DO^ SAf^LUSTE. 

Kt le pourpoint qu'il porte.. ^ 

don césar , à t>nrt. 

Oh ! le damné Salluste î 

DON SALLUSTE, continuant. 

Iest au comte d'Alhe auquel il fut volé... — 
Montrant un écusson brodé sur le parement do la 
manche gauche. 
Mit. voici le blason ! 
l ^ DON CÉSAR , à part; 

* U est ensorcelé î 

l'alcade, examinant le blason, 
Oui , les deux châteaux d'or... 

DON SALLUSTE. 

Et puis , les deux chaudières. 
Enriquez et Cusman. 

En se débattant, don César fait tomber quelques doublons de 
ses poches. 



184 RUT BLAS. 

Don Salluste montre à l'alcade la façon dont elles sont remplies. 

Sont-ce là les manières 
Dont les honnêtes gens portent l'argent qu'ils ont? 

l'alcade, hochant la léic. 
Hura ! 

DON CÉSAR , à part. 

Je suis pris! 

Les alguazils le fouillent et lui prennent son argent. 
ON ALGUAZIL, fouillant. 
Voilà des papiers. 

DON CÉSAR, à part. 

Ils y sont! 
Oh! pauvres billets doux sauvés dans mes traverses ! 

L ALCADE, examinant les papiers. 

Des lettres?... qu'est cela? d'écritures diverses...? 

DON SALLUSTE, lui faisant remarquer les suscriplions. 

Toutes au comte d'Albe! 

l'alcade. 

Oui. 

DON CÉSAR. 

Mais... 
les alguazils , I ui liant les mains. 

Pris! quel bonlirni 
LN ALGUAZIL , entrant, à Palcade. 
Un homme est là qu'on vient d'assassiner, seigneur. 



acte iv, 8ce.ne viii. 1^ 

l'alcade. 
Quel est Tassassin? 

DON 8ALLUSTE , montrant don César. 
Lui! 

DON CÉSAR , à pai't. 

Ce duel ! quelle équipée ! 

DON SALLUSTE. 

En entrant, il tenait à la main une épée. 
La voilà. 

l'alcade, examinant l'épée- 

Du sang. — Bien. 

A don César. 
Allons, marche avec eux 
DON SALLUSTE , à doû César que les alguazils emmènent. 
Bonsoir, Matalobos. 

DON CÉSAR , faisant un pas et le regardant fixement. 
Vous êtes un fier gueux ! 



FIN du quatrième ACTE. 



17. 



ACTE CIÎSQUIEME. 



TIGRE ET LE LION. 



PERSONNAGES, 



RUY BLAS. 

DON SALLUSTE DE BAZAN. 

LA REINE. 



ACTE CINQUIEME 



le chambre. C'est la nuit, l'ne lampe est posée sur la table. 

Au lever du rideau Ruy Blas est seul. Une sorte de longue robe noire 
cacbe ses vêtements. 



SCENE PREMIERE. 



RUY BLAS, seul. 



C'est fini. Rêveéteinl! Visions disparues! 

Jusqu'au soir au hasard j'ai marché dans les rues. 

J'espère en ce moment. Je suis calme. La nuit 

On pense mieux. La lêle est moins pleine de bruit. 

Rien de trop ellVayant sur ces murailles noires; 

Les meubles sont rangés, les clés sont aux armoires. 

Les muets sont là-haut qui dorment. La maison 

Est vraiment bien tranquille. Oh! oui, pas de raison 

D'alarme. Tout va bien. Mon page est très-tidèle. 

Don Guritan est sûr alors qu'il s'agit d'elle. 

mon Dieu ! n'est-ce pas que je puis vous bénir. 

Que vous avez laissé l'avis lui parvenir, 

Que vous m'avez aidé, vous Dieu bon, vous Dieu juste, 

A protéger cet ange, à déjouer Salluste, 

Qu'elle n'a rien à craindre, hélas! rien à souffrir, 

Et qu'elle est bien sauvée, — et que je puis mourir? 



190 RL'Y BLAS. 

Il tire de sa poitrine une petite fiole qu'il pose sur la table. 
Oui, meurs maintenant, lâche ! et tombe dans Tahîme! 
Meurs comme on doit mourir quand on expie un crime ! 
Meurs dans celte maison , vil , misérable et seul ! 

Il écarte sa robe noire sous laquelle on entrevoit la livrée qu'il 
portait au premier acte. 

— Meurs avec ta livrée enfin sous ton linceul ! 

— Dieu ! Si ce démon vient voir sa victime morte ! 

Il pousse un meuble de façon à barricader la porte secrète. 
Qu'il n'entre pas du moins par cclt i horrible poMe ! 
Il revient vers la table. 

— Oh ! le page a trouvé Guritan , c'est certain , 
Il n'élail pas encore huit heures du matin. 

Il fixe .son regard sur la fiole. 

— Pour moi, j'ai prononcé mon arrêt, et j'apprête 
Mon supplice, et je vais moi-même sur ma têle 
Faire choir du tombeau le couvercle pesant. 

J'ai du moins le plaisir de penser qu'à présent 
Personne n'y peut rien. Ma chute est sans remède' 

S'asseyanl sur le fauteuil. 
Elle m'aimait pourtant! — Que Dieu me soit en aide! 
Je n'ai pas de courage ! 

Il pleure. 
Oh ! l'on aurait bien dû 
Nous bisser en paix ! 

Il cnche sa télé dans ses mains et pleure à sanglot?. 
Dieu ! 



ACTK V, SCÈNE I. IJl 

Relevant la léle et comme égaré , regardant la fiole. 
L'homme, qui m'a vendu 
Ceci, me demandait quel jour du mois nous sommes. 
Je ne sais pas. J'ai mal dans la têle. Les hommes 
Sont méchants. Vous mourez, personne ne s'émeut. 
Je souffre! — Elle m'aimait! — Et dire qu'on ne peut 
Jamais rien ressaisir d'une chose passée ! 
Je ne la verrai plus! — Sa main que j'ai pressée, 
Sa bouche qui loucha mon front... — Ange adoré! 
Pauvre ange! — Il faut mourir, mourir désespéré! 
Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce. 
Son pied qui fait trembler mon àme quand il passe , 
Son œil où s'enivraient mes yeux irrésolus, 
Son sourire, sa voix... — Je ne la verrai plus! 
Je ne l'entendrai plus ! — Enfin c'est donc possible? 
Jamais ! 

11 avance avec angoisse sa main vers la fiole ; au moment où 
il la saisit convulsivement, la porte du fond s'ouvre. La 
reine parait, vêtue de blanc, avec une mante de couleur 
sombre, dont le capuchon, rejeté sur ses épaules, laisse 
voir sa télé pâle. Elle tient une lanterne sourde à la main, 
elle la pose à terre et marche rapidement vers Ruy Blas. 



492 RUY BLAS. 

SCÈIXE DELXIÈl^IE. 

RUY BLAS, LA REINE. 

LA REINE, entrant. 
Don César ! 

RUY BLAS, se retournant avec un mouvement d'épouvante 
et fermant précipitamment la robe qui cache sa livrée. 

Dieu ! c'est elle ! — Au piège horrible 
Elle est prise ! 

Haut. 
Madame !... 

LA REINE. 

Eh bien ! quel cri d'effroi ! 
César... 

RUY BLAS. 

Qui vous a dit de venir ici? 

LA REINE. 

Toi. 

RUY BLAS. 

Moi? — Comment? 

LA REINE. 

J'ai reçu devons... 
RUY BLAS , halelanl. 

Parlez donc vite f 

LA REINR. 

Une lettre. 



ACTE V, SCfeNE I. 195 

RUT BLAS. 

De moi ? 

LA REINE. 

De voire nmin écrite. 

RL'Y BLAS. 

Mais c'est à se briser le front contre le mur! 
Mais je n'ai pas écrit , pardieu ! j'en suis bien sûr ! 

LA REINE , tirant de sa poitrine un billet qu'elle lui présente. 

Lisez donc. 

Ruy Blas prend la lettre avec emportement , se penche vers 
la lampe et lit. 

RUY BLAS , lisant. 

c Un danger terrible est sur ma tête. 

f Ma reine seule peut conjurer la tempête... 

Il regarde la lettre avec stupeur, comme ne pouvant aller 
plus loin. 

LA REINE, continuant, et lui montrant du doigt la ligne 
qu'elle lit. 

€ En venant me trouver ce soir dans ma maison, 
f Sinon , je puis perdu. 

RUT BLAS , d'une voix éteinte. 

Ho ! quelle trahison ! 
(^e billet ! 

LA REINE, continuant de lire. 
€ Par la porte au bas de l'avenue , 
< Vous entrerez la nuit sans être reconnue. 

« Quelqu'un de dévoué vdus ouvrira. » 

18 



ID* RIJY BLAS. 

KUÏ BLAS , à part. 

J'avais 
Oublié ce billet. 

A la reine, d'une voix terrible. 

Allez-vous-en ! 

LA REINE. 

Je vais 
M'en aller, don César. mon Dieu ! que vous éles 
Méchant ! qu'ai-je donc (iiit? 

RU Y BLAS. 

ciel ! ce que vous fiiiioc'^ 
Vous vous perdez ! 

LA REINE. 

Comment? 

RUY BLAS. 

Je ne puis l'expliquer. 
Fuyez vile. 

LA REINE. 

J'ai même» et pour ne rien manquer, 
Eu le soin d'envoyer ce matin une duègne... 

RUT BLAS. 

Dieu ! —mais à chaque instant, comme d'un cœur qti. 

Je sens que votre vie à flots s'écoule et s'en va. [saigne» 

Parlez ! 

LA REINE, comme fr.i|>|'«i au nu iu«t- .Milnie, 
Le dévoûment que mon amour rêva 



ACTE V, SCENE II. !♦);> 

M'inspire. Vous touchez à quelque instant funeste. 
Vous voulez m'écarter de vos dangers! — Je reste. 

RUT BLAS. 

Ah! Voilà, par exemple, une idée! ô mon Dieu! 
Rester à pareille heure et dans un pareil lieu ! 

LA REINE. 

La lettre est bien de vous. Ainsi... 

RUY BLAS, levant les bras an ciel avec émotion. 

Bonté divine ! 

LA REINE. 

Vous voulez m'éloigner ? 

RUY BLAS, ini prenant les mains. 
Comprenez ! 

LA REIWE. 

Je devine. 
Dans le premier moment vous m'écrivez, et puis... 

RUY BLAS. 

Je ne t'ai pas écrit. Je suis un démon. Fuis! 
Mais c'est toi, pauvre enfant, qui le prends dans un piège! 
Mais c'est vrai! mais l'enfer de tous côtés t'assiège! 
Pour te persuader je ne trouve donc rien? 
Écoule, comprends donc, je t'aime, tu sais bien. 
Pour sauver ton esprit de ce qu'il imagine , 
Je voudrais arracher mon cœur de ma poitrine ! 
Oh ! je l'aime. Va-l'en ! 

LA REINE. 

Don César... 



RUY BLAS. 




RUY BLAS. 




Oh: 


1 va-l'cii .' 


a dû l'ouvrir? 




LA HEINE. 




Muisoui. 




RUY BLAS. 






Salaii ! 



Qui? 

LA REINE. 

Quelqu'un de masqué , caché par la muraille. 

IIUY BLAS. 

Masqué! Qu'a dit col homme? est il de haute taille ' 

Cet homme, quel est-il? Mais parle donc ! j'attende '. 

Un homme en noir et masqué paiait à la porte du funJ. 

l'uomme masqué. 

C'est moi ! 

H Ole son masque. C'est don Sallusle. La reine el Rny Blas Je 
reconnaissent avec teiTcur. 



ACTK V, SCENK III. ϻT 

SCÈNE TROISIÈME. 
LES MÊMES . DON SALLUSTE. 

KUY ULAS. 

Panil Dieu ! — Fuyez , inaclaine ! 

DON SALLUSTE. 

Il n'est plus temps! 
Madame de Neubourg n'est plus reine d'Espagne. 

LA REINE , avec horreur. 

Don Sallusle ! 

DON SALLUSTE , monlrant. 

A jamais vous êtes la compagne 

De cet homme. 

LA REiNE. 

Grand Dieu ! c'est un piège en effet! 
Et don César... 

RUY BLAS, désespéré. 
Madame, liélas! qu'avez-vous fait ! 
DON SALLUSTE , s'avançant à pas lent vers la reine. 

Je vous tiens. — Mais je vais parler, sans lui déplaire, 
A votre majesté , car je suis sans colère. 
Je vous trouve , — écoulez , ne faisons pas de ])rnil , — 
Seule avec don César , dans sa chambre, à minuit. 
Ce fait, — pour une reine, — étant public, — en somme 

18. 



im RLY DLAS. 

Suffît pour annuler le mariage à Rome. 
Le saint-père en serait informé promptemenl. 
Mais on supplée au ùùi par le consentement. 
Tout peut rester secret. 

H lire de sa poche un parchemin qu'il déroule et qu'il présente 
à la reine. 

Signez-moi cette lettre 
Au seigneur notre roi. Je la ferai remettre 
Par le grand écuyerau notaire mayor. 
Ensuite, — une voiture, où j'ai mis beaucoup d'or, 

Désignant le dehors. 
Est là. — Partez tous deux sur-le-champ.Je vous aide. 
Sans être inquiétés, vous pourrez par Tolède 
Et par Alcantara gagner le Portugal. 
Allez où vous voudrez, cela nous est égal. 
Nous fermerons les yeux. — Obéissez. Je jure 
Que seul en ce moment je connais Tavenlure; 
Mais si vous refusez, Madrid sait tout demain. 
Ne nous emportons pas. Vous êtes dans ma main. 

Montrant la table sur laquelle il y a un écritoire. 
Voilà tout ce qu'il faut pour écrire, madame. 
LA REINE, altérée, tombant sur le fauteuil. 

Je suis en son pouvoir! 

DON SALLUSTE. 

De vous je ne réclame 
Que ce consenlenionl pour le porter au roi. 



ACTE V, SCÈNE H. 1»9 

I..1S à Ruy Rlas, qui écoule tout immobile et comme frappé 
de la foudre. 

Laisse-moi faire, ami , je travaille pour loi ! 

A la reine. 

Signez. 

LA REINE , tremblante , à part. 

Que faire? 

DON SALLUSTE,se penchant à son oreille et lui présentant 
une plume. 

Allons ! qu'est-ce qu'une couronne? 
Vous gagnez le bonheur si vous perdez le trône. 
Tous mes gens sont restés dehors. On ne sait rien 
De ceci. Tout se passe entre nous trois. 

Kssayant de lui remettre la plume entre les doigts sans qu'elle 
la repousse ni la prenne. 

Eh bien? 
La reine indécise et égarée le regarde avec angoisse. 
Si vous ne signez point, vous vous frappez vous-même. 
Le scandale et le cloître ! 

LA REINE , accablée. 

ODieu! 

DON SALLOSTE , montrant Ruy Blas. 

César vous aime. 
Il est digne de vous. Il est , sur mon honneur, 
T>e fort grande maison. Presqu'un prince. Un seigneur 
Ayant donjon sur roche et fief dans la campagne. 
Il est duc d'Olmedo, Bazan, et grand d'Espagne... 



■ 



'iUO nu Y DLAS. 

Il pousse 8111' le parchemin la main de la reine cperdue 
iremblanle el qui semble prête à siguer, 

RUY DLAS, comme se réveillant tout à coup. 
Je m'appelle Ruy Blas, et je suis un laquais ! 

Arrachant des mains de la reine la plume el le parchemin 
qu'il déchire. 

Ne signez pas , madame ! — Enfin î — Je suffoquais ! 

LA REINE. 

Que dit-il? don César! 

RUY BLAS, laissant tomber sa robe et se montrant vêtu de la 

livrée; sans épce. 

Je dis que je lue nonuiie 
Ruy Blas, et que je suis le valet de cet homme ! 

Se tournant vers don Salluste. 
Je dis que c'est assez de trahison ainsi. 
Et que je ne veux pas de mon bonheur ! — Merci I 
— Ah vous avez eu beau me parler à l'oreille ! — 
Je dis qu'il est bien temps qu'enfin je me réveille. 
Quoique tout garrotté dans vos complots hideux , 
Et que je n'irai pas plus hnn , et qu'à nous deux , 
Monseigneur, nous faisons un assemblage infâme. 
J'ai Thabit d'un laquais, et vous en avez râmc! 

DON SALLUSTE , à la reine, froidement- 
Cet homme est en effet mon valet. 

A Riiy Blas avec autorité. 
Plus un mot. 
LA HKINE, laissant enfin échapper un cri de désespoir c( se 

tordant les mains* 
Juste ciel ! 



ACTK V, SCÈNE Hf. «01 

DON SALLUSTE, poursuivant. 

Seulement il a parlé Irop lût. 

li croise les bras et se redresse, avec une voix lonnaule. 

Ëii bien oui! maintenant disons tout. Il n'importe! 
^Ja vengeance est assez complète de la sorte. 

A la reine. 

Qu'en pensez-vous? Madrid va rire , sur ma foi î 
Ah! vous m'avez casse ! je vous détrône, moi. 
Ah ! vous m'avez banni! je vous chasse, et m'en vante! 
Ah ! vous m'avez pour femme offert votre suivante I 
11 éclate de rire. 

Moi, je vous ai donné mon laquais pour amant. 

Vous pourrez l'épouser aussi ! certainement. 

Le roi s'en va! — San cœur sera votre richesse! 

Il rit. 
Et vous l'aurez fait duc atln d'être duchesse ! 

Grinçant des dénis. 
Ah ! vous m'avez brisé , flétri , mis sous vos pieds , 
Et vous dormiez en paix, folle que vous étiez! 

Pendant qu'il a parlé, Ruy Blas est allé à la porte du fond et 
en a poussé le verrou, puis il s'est approché de lui sans qu'il 
s'en soit aperçu , par derrière, à pas lenls. Au moment où 
(ion Sallusle achève, fixant des yeux pleins de haine et de 
triomphe sur la reine anéantie, Ruy Blas saisit l'épée du 
marquis par la poignée et la tire vivement. 

iiUY BLAS, terrible, Pépée de dou Salluste à la main. 
Je crois que vous venez d'insulter votre reine! 



202 RUY BLAS. 

Don Sallusle se précipite vers la porte. Ruy Blas la lui barre. 

— Oh ! n'allez point par là , ce n'en est pas la peine , 
J'ai poussé le verrou depuis longtemps déjà. — 
Marquis , jusqu'à ce jour Salan te protégea , 

Mais s'il veut t'arraclier de mes mains, qu'il se montri 
— A monteur! — On écrase un serpent qu'on rencontre. 

— Personne n'entrera, ni tes gens, ni l'enfer! 
Je te tiens écumant sous mon talon de fer ! 

— Cet homme vous parlait insolemment, madame? 
Je vais vous expliquer. Cet homme n'a point d'âme, 
C'est un monstre. En riant hier il m'élouffail. 

II m'a broyé le cœur à plaisir. Il m'a fait 

Fermer une fenêtre, et j'étais au martyre! 

Je priais ! je pleurais ! je ne peux pas vous dire î 

Au marquis. 

V^ous contiez vos griefs dans ces derniers momcnls. 

Je ne répondrai pas à vos raisonnements, 

Et d'ailleurs — je n'ai pas compris. — Ali ! misérable ' 

Vous osez, — votre reine ! une femme adorable ! 

Vous osez l'outrager quand je suis là ! — Tenez , 

Pour \m homme d'esprit, vraiment, vous ni'élonnr/ 

Et vous vous figurez que je vous verrai faire 

Sans rien dire ! — Écoutez , quelle que soit sa sphère . 

Monseigneur , lorsqu'un traître , un fourbe tortueux , 

Commet de certains faits rares et monstrueux , 

Noble ou manant , tout homme a droit, sur son passag» 

De venir lui cracher sa sentence au visage , 

Et de prendre une épée, une hache, un couteau î... — 

Pardieu ! j'étais laquais î quand je serais bourreau ? 



ACTE V, SCÈNE III. «« 

LA REINE. 

\ ons n'allez pas frapper cet homme ? 

RUY BLAS. 

Je me blâme 
D'accomplir devant vous ma fonction, madame. 
Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu. 

Il pousse don Sallusle vers le cabinet. 
— C'est dit, monsieur ! allez là-dedans prier Dieu î 

DON salluste. 
r/est un assassinat ! 

RUY BLAS. 

Crois-tu ? 

DON SALLUSTE , désarmé , ct jetant un regard i)lein de 
rage autour de lui. 

Sur ces murailles 
Uicn ! pas d'arme ! 

A Ruy Blas. 
Une épée au moins ! 

RUY BLAS. 

Manpiis ! lu railles î 
Maître ! est-ce que je suis un gentilhomme , moi ? 
Un duel ! û donc ! je suis un de tes gens à toi , 
Valetaille de rouge et de galons vêtue , 
Un maraud qu'on châtie et qu'on fouette, — et qui tue. 
Oui, je vais le tuer, monseigneur , vois-tu bien ? 
Comme un infâme! comme un lâche! comme un chien ! 



2^H IlUT BLAS. 

LA RFINF. 

Grâce pour lui ! 

RUY BLAS , à la reine, saisissant le nnrquis. 

Madame, ici cliacun se venge. 

Le démon ne peut plus être sauvé par l'ange : 

LA REINE, à genoux. 
Grâce ! 

DON SALLUSTE, appelant. 
Au meurtre! au secours! 

RL'Y BLAS, levant l'épée. 

As-tu bientôt fini? 
DON SALLUSTE, 86 jelanl sur lui en criant. 
Je meurs assassiné ! Démon I 

RUY BLAS, le poussant dans le cabioel. 

Tu meurs puni! 

Ils disparaissent dans le cabinet , dont la porte $e referme 
sur eux. 

LA REINE, restée seule, tombant demi-morte sur le fauteuil. 

Ciel! 

Un moment de silence. Rentre Rny RI30. pàlo. sans rpér. 




ACTE V, SCftNE HT. îor, 

SCÈ]\E QrATRiÈME. 

LA REINE , RUY BLAS. 

fiuy RIas fait quelques pas en chancelant vers la reine immo* 
bile et glacée , puis il tombe à deux genoux , l'œil fixé 
à terre, comme s'il n'osait lever les yeux jusqu'à elle. 

RUT BLAS, d'une voix grave et basse. 

Maintenant , madame, il faut que je vous dise. 

— Je n'approcherai pas. — Je parle avec franchise. 
Je ne suis point coupable autant que vous croyez. 
Je sens, ma trahison , comme vous la voyez , 

Doit vous paraître horrible... Oh ! ce n'est pas facile 
A raconter. Pourtant je n'ai pas l'âme vile. 
Je suis honnête au fond. — Cet amour m'a perdu. — 
Je ne me défends pas, je sais bien, j'aurais dû 
Trouver quelque moyen. La faute est consommée î 

— C'est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée. 

LA REINE. 

Monsieur... 

RUY BLAS, toujours à genoux. 
N'ayez pas peur, je n'approcherai point. 
A votre majesté je vais de point en point 
Tout dire. Oh ! croyez-moi , je n'ai pas l'âme vile î — 
Aujourd'hui tout le jour j'ai couru par la ville 
Comme un fou. Bien souvent même on m'a regardé. 
Auprès de l'hôpital que vous avez fondé , 
J'ai senti vaguement, à travers mon délire, 
Une femme du peuple essuyer sans rien dire 

VICTOR HUGO. 19 



206 RUY BLAS. 

Les goultes de sueur qui tombaient de mon front. 
Ayez pitié de moi , mon Dieu î mon cœur se rompt ! 

LA REINE. 

Que voulez-vous? 

RUY BLAS , joignant les mains. 

Que vous me pardonniez, madame ! 

LA REINE. 

Jamais. 

RUY BLAS. 

Jamais ! 

II se lève et marche lentement vers la (able. 
Bien sûr? 

LA REINE. 

Non, jamais! 

RUT BLAS. 

Il prend Ja fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres ei !a 
vide d'un trait. 

Triste flamme , 
Éteins- toi ! 

LA REINE, se levant el courant à lui. 

Que fait-il? 

RUT BLAS, posant la fiolr 

Rien. Mes maux sont iims. 
Rien. Vous me maudissez, cl moi je vous bénis. 
Voilà tout. 




ACTE V, SCENE III. «07 

LA REINE , éperdue. 
Don César ! 

RUT BLAS. 

Quand je pense, pauvre ange, 
Que vous m'avez aimé ! 

LA REINE. 

Quel est ce philtre étrange ? 
Qu'avez-vous fait? Dis-moi ! réponds-moi ! parle-moi ! 
César! je te pardonne et t'aime et je te croi ! / 

RUY BLAS. 

Je m appelle Ruy Blas. 

LA REINE , Tentourant de ses bras. 

Ruy Blas, je vous pardonne ! 
Mais qu'avez-vous fait là ? Parle , je te l'ordonne ! 
Ce n'est pas du poison , cette affreuse liqueur ? 
Dis? 

RUT BLAS. 

Si ! c'est du poison. Mais j'ai la joie au cœur. 

Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel. 
Permettez, 6 mou Dieu ! justice souveraine ! 
Que ce pauvre laquais bénisse celle reine , 
Car elle a consolé mon cœur crucifié , 
Vivant par son amour, mourant, par sa pitié! 

LA REINE. 

Du poison ! Dieu ! c est moi qui l'ai tué ! Je t'aime ! 
Si j'avais pardonné ?... 



508 RUY BLAS. J 

RUY BLAS, défaillant. 
J'aurais agi de môme. 
Sa voix s'éieint. La reine le soulienl dans ses hra<. 
Je ne pouvais plus vivre. Adieu ! 

Montrant la porte. 
Fuyez d'ici ! 
— Tout restera secret. — Je meurs ! 
11 tombe. 
LA REINE, se jetant sur son corps, 

Ruy Blas! 

RUT BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé 
par la reine. 

Merci î 



FIN. 



ISOTE. 



Il est arrivé à l'auteur de voir représenter Angelo , 
tyran de Padoue, par des acteurs qui prononçaient 
Tisbe, Dafne^ fort satisfaisants du reste sous d'au- 
tres rapports. Il lui paraît donc utile d'indiquer ici, 
pour ceux qui pourraient l'ignorer , que dans les noms 
espagnols et italiens , les e doivent se prononcer é. 
Quand on lit Teve, Camporeal, Onate, il faut dire 
Tëvé, Camporeal , Ognàté. Après cette observation, 
qui s'adresse particulièrement aux régisseurs des 
théâtres de province où l'on pourrait monter Ruy 
nias , l'auteur croit à propos d'expliquer , pour le 
lecteur , deux ou trois mots spéciaux employés dans 
ce drame. Ainsi , almojarifazgo est le mot arabe par 
lequel on désignait , dans l'ancienne monarchie espa- 
gnole , le tribut de cinq pour cent que payaient au 
roi toutes les marchandises qui allaient d'Espagne aux 
Indes ; ainsi l'impôt des ports-secs signifie le droit de 
douane des villes frontières. Du reste , et cela va sans 
dire , il n'y a pas dans Ruy Blas un détail de vie pri- 
vée ou publique, d'intérieur, d'ameublement, de 
blason , d'étiquette , de biographie , de chiffre ou de 
topographie, qui ne soit scrupuleusement exact. 
Ainsi , quand le comte de Camporeal dit : Lamaison 
de la reiïie , ordinaire et civile, coûte par an six 
cent soixante-quatre mille soixante-six ducats, 



^*^ NOTE. 

on peut consulter Solo Madrid es corte, on y trou- 
vera cette somme pour le règne de Charles II, sans 
un maravedi de plus ou de moins. Quand don Sal- 
luste dit : Sandoval porte dor à la bande de sable , 
on n'a qu'à recourir au registre de la grandesse pour 
s'assurer que don Salluste ne change rien au blason 
de Sandoval. Quand le laquais du quatrième acte dit : 
Vor est en souverains , bons quadruples pesant 
sept gros trente- six grains , ou bons doublons au 
marc, on peut ouvrir le livre des monnaies publié 
sous Philippe IV , en la imprenta real. De même 
pour le reste. L'auteur pourrait multiplier à l'infini 
ce genre d'observations , mais on comprendra qu'il 
s'arrête ici. Toutes ses pièces pourraient être escortées 
d'un volume de notes dont il se dispense et dont il 
dispense le lecteur. 11 l'a déjà dit ailleurs , et il espère 
qu'on s'en souvient peut-être , à défaut de talent il a 
la conscience. Et cette conscience, il veut la porter 
en tout, dans les petites choses comme dans les 
grandes , dans la citation d'un chiffre comme dans la 
peinture des cœurs et des âmes, dans le dessin d'un 
blason comme dans l'analyse des caractères et des 
passions. Seulement, il croit devoir maintenir rigou- 
reusement chaque chose dans sa proportion , et ne 
jamais souffrir que le petit détail sorte de sa place. 
Les petits détails d'histoire et de vie domestique doi- 
vent être scrupuleusement étudiés et reproduits par 
le poète, mais uniquement comme des moyens d'ac- 
croître la réalité de l'ensemble , et de faire pénétrer 
jusque dans les coins les plus obscurs de l'œuvre cette 
vie générale et puissante au milieu de laquelle les per- 
sonnages sont plus vrais, et les catastrophes, par 



NOTE. îll 

conséquent, plus poignantes. Tout doit être subor- 
donné à ce but. L'homme sur le premier plan, le 
reste au fond. 

Pour en finir avec les observations minutieuses, no- 
tons encore en passant que Ruy Blas au théâtre , 
dit (iii» acte) : Monsieur de Priego, comme sujet 
du roi, etc., et que dans le livre il dit : comme 7ioble 
du roi. Le livre donne l'expression juste. En Espagne, 
il y avait deux espèces de nobles, les nobles du 
royaume, c'est-à-dire tous les gentilshommes , et les 
nobles du roi , c'est-à-dire les grands d'Espagne. Or, 
M. de Priego est grand d'Espagne, et par conséquent , 
noble du roi. Mais l'expression aurait pu paraître 
obscure à quelques spectateurs peu lettrés ; et, comme 
au théâtre deux ou trois personnes qui ne compren- 
nent pas se croient parfois le droit de troubler deux 
raille personnes qui comprennent , l'auteur a fait dire 
à Ruy Blas sujet du roi pour noble du roi, comme 
il avait déjà fait dire à Angelo Malipieri la croix 
rouge au lieu de la croix de gueules. Il en offre ici 
toutes ses excuses aux spectateurs intelligents. 

Maintenant qu'on lui permette d'accomplir un de- 
voir qui est pour lui un plaisir, c'est-à-dire d'adresser 
un remercîment public à cette troupe excellente qui 
vient de se révéler tout à coup par Rug Blas au public 
parisien dans la belle salle Ventadour, et qui a tout à la 
fois l'éclat des troupes neuves et l'ensemble des troupes 
anciennes. 11 n'est pas un personnage de cette pièce, si 
petit qu'il soit, qui ne soit remarquablement bien repré- 
senté, et plusieurs des rôles secondaires laissent entre- 
voir aux connaisseurs, par des ouvertures trop étroites 
à la vérité, des talents fort distingués. Grâce, en grande 



'-^12 NOTE. 

partie, à cette troupe si intelligente et si bien fail( 
de hautes destinées attendent, nous n'en doutons p^i 
ce magnifique théâtre , déjà aussi royal qu'aucun des 
théâtres royaux, et plus utile aux lettres qu'aucun 
des théâtres subventionnés. 

Quant à nous , pour nous borner aux rôles princi- 
paux , félicitons M. Féréol de cette science d'excellent 
comédien avec laquelle il a reproduit la figure cheva- 
leresque et gravement bouffonne de don Guritan. Au 
dix-septième siècle, il restait encore en Espagne 
quelques Don Quicholtes malgré Cervantes. M. Fé- 
réol s'en est spirituellement souvenu. 

M. Alexandre Mauzin a supérieurement compris et 
composé don Salluste. Don Salluste, c'est Satan, 
mais c'est Satan grand d'Espagne de première classt 
c'est l'orgueil du démon sous la fierté du marqui> 
du bronze sous de l'or ; un personnage poli , sérieux 
contenu, sobrement railleur, froid, lettré, homiii 
du monde, avec des éclairs infernaux. 11 faut à l'ac 
teur qui aborde ce rôle, et c'est ce que tous les cou 
naisseurs ont trouvé dans M. Alexandre, une manier» 
tranquille, sinistre et grande, avec deux explosion 
terribles, l'une au commencement, l'autre à la fin 

Le rôle de don César a naturellement eu beaucoup 
d'aventures dont les journaux et les tribunaux ont 
entretenu le public. En somme, le résultat a été !• 
plus heureux du monde. Don César a fort cavalier» 
ment pris au boulevard et fort légitimement donné 
la comédie un bien qui lui appartenait, c'est-à-dire I 
talent vrai, fin, souple , charmant, irrésisliblemeiii 
gai et singulièrement littéraire de M. Saint-Firmin. 

La reine est un ange, et la reine est une femni'^ 



NOTE. 413 

Le double aspect de cette chaste figure a été repro- 
duit par mademoiselle Louise Beaudouin avec une 
iulelligence rare et exquise. Au cinquième acte, Marie 
de Neubourg repousse le laquais et s'attendrit sur le 
mourant; reine devant la faute, elle redevient femme 
devant l'expiation. Aucune de ces nuances n'a échappé 
à mademoiselle Beaudouin qui s'est élevée très-haut 
dans ce rôle. Elle a eu la pureté , la dignité et le pa- 
thétique. 

Quant à M. Frederick Lemaître, qu'en dire? Les 
acclamations enthousiastes de la foule le saisissent à 
son entrée en scène et le suivent jusqu'après le dé- 
noùment. Rêveur et profond au premier acte , mé' 
lancolique au deuxième , grand, passionné et sublime 
au troisième, il s'élève au cinquième acte à l'un de 
ces- prodigieux effets tragiques , du haut des quels l'ac- 
teur rayonnant domine tous les souvenirs de son art. 
Pour les vieillards , c'est Lekain et Garrick mêlés dans 
un seul homme; pour nous, contemporains, c'est 
l'action de Kean combinée avec l'émotion de Talma. 
Et puis, partout , à travers les éclairs éblouissants de 
son jeu, M. Frederick a des larmes, de ces vraies 
larmes qui font pleurer les autres, de ces larmes dont 
parle Horace, St vts me fleve, dolendum estpinmuvi 
ipsi tibi. Dans Ruy Blas, M. Frederick réalise pour 
nous l'idéal du grand acteur. Il est certain que toute 
sa vie de théâtre, le passé comme l'avenir, sera illu- 
minée par cette création radieuse. Pour M. Frederick, 
la soirée du 8 novembre 1858 n'a pas été une repré- 
sentalioD , mais une transfiguration. 

FIN DE L.V NOTE. 



TABLE.. 



Page». 

Préface. l 

ACTE PREMIER. — Don Salluste. 3 

ACTE DEUXIÈME. — La reine d'Espagne. 57 

ACTE TROISIÈME. — RuY Blas. 97 

ACTE QUATRIÈME. — Don César. 133 

ACTE CINQUIÈME. — Le Tigre et le Lion. 187 

Note. 209 















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PQ Hugo, Victor Marie 

2289 Ruy Blas 

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1839 



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